Macron, ou la trahison des Amish

Macron Amish

Est-il sincère lorsqu’il prêche la sobriété ? Après une sortie (déplacée) contre les Amish, Macron a lancé dans le débat public la fin de l’abondance. Pourtant, sa politique ne varie pas d’un iota. (Gilles Fumey)

Enjoignant les entreprises à présenter un plan d’économies d’énergie, les administrations à supprimer l’eau chaude des sanitaires et les Français à veiller à leur thermostat, Macron et son gouvernement ont du mal à faire passer le message de sobriété aux ultra-riches en jet privé, amateurs de golf et de piscines chauffées.

Depuis la lampe à huile et la marine à voile du général de Gaulle, la sobriété n’a jamais été portée que par des militants luttant contre les gaspillages et les inégalités, certains intellectuels comme Charbonneau, Ellul et leurs disciples. La Terre que Lovelock appelle Gaïa, lancée dans une course folle à la croissance, se rappelle aux humains par des sécheresses et des inondations, la fonte des glaciers et l’asphyxie des océans. La guerre aux portes de l’Europe qui bloque les livraisons de gaz russe au seuil de l’hiver fait craindre le pire aux gouvernants, des révoltes qui pourraient dégénérer.

À propos de l’installation de la 5G en France © NygmaticK

Macron a-t-il réfléchi, entre deux séances de jet ski cet été à Brégançon, aux synonymes de sobriété que sont la tempérance, la frugalité, l’autolimitation ? Et croit-il vraiment à l’impact des petits gestes devant l’ampleur de la tâche qui nous attend ? Les énergies fossiles ont tellement endormi les pays riches dans leur confort qu’on se demande comment les dégriser, les sortir de l’ivresse.  Des alertes sont données depuis des décennies par André Gorz, Jean Baudrillard, Patrick Viveret, Jacques Ellul, Pierre Rabhi qui écrivait un éloge de la « sobriété heureuse » (2010). Mais comment sortir de la surconsommation ?

L’Empire romain, un très mauvais exemple

Pour autant, la sobriété est un vieux mot latin qui désignait déjà une bataille contre la démesure. Car dans l’Empire romain (mais avant aussi dans l’Égypte pharaonique), des mines, des carrières, des forêts ont été exploitées de manière très intensive pour construire les routes, ponts, aqueducs, flottes marchandes. Avec 60 millions d’habitants et 2000 villes sur 3 millions de kilomètres carrés, la pression a été très forte, jusqu’à compter une ville tous les dix kilomètres dans l’Andalousie et la Tunisie actuelles. Même à Rome, le forum de Trajan a nécessité l’amputation de quarante mètres la colline du Quirinal, hauteur matérialisée par la colonne Trajane en marbre de Carrare. La grande faune sauvage a payé un lourd tribut au Colisée où gazelles, autruches, lions, éléphants capturés en Afrique et au Moyen-Orient ont été exterminés. Et la forêt a été saccagée le long des voies de communication, autour des grandes villes, dans les régions de métallurgie. Sans oublier la pollution au cuivre, plomb, fer, étain qui ont percolé dans les nappes et les rivières.

Pourtant, les épicuriens prêchent la tempérance, notamment dans l’usage des boissons et de la nourriture. Et dès le IIe siècle, la sobriété est un devoir pour les élites, même si les interdictions de porter les bijoux sont ambivalentes puisqu’elles pouvaient permettre aux nobles de ne pas se ruiner lors des banquets. Le général Cincinnatus donne l’exemple en quittant le pouvoir pour sa charrue. Cicéron, lecteur d’Épicure et des stoïciens, vante la frugalitas, la modération des passions, l’alimentation peu transformée. L’empereur Auguste veut opposer la sobriété romaine face aux ostentatoires richesses de l’Orient, sans sacrifier le marbre dont il recouvre ses palais…

Confinée au statut d’une morale pour les épicuriens et les stoïciens, la sobriété devient une vertu personnelle. Reste que pour Dominique Bourg et Christian Arnsperger (Écologie intérieure, 2017), la sobriété peut être organisée collectivement, appuyée par les religions et les sagesses. Jusqu’à la rupture du 19e siècle où l’extractivisme est promu comme une évidence. Le premier choc pétrolier, les crises financières mettent sur les rayons des librairies de nouvelles signatures comme Jean-Baptiste de Foucauld, proche de Jacques Delors. Dans Le choix des sobriétés (Éditions de l’Atelier, 2021), on trouve une carte carbone individuelle, donnant à chacun un quota d’émissions de gaz à effet de serre. Le GIEC, l’Ademe (agence de transition écologique), l’association Negawatt et des dizaines d’acteurs civils apportent chacun des scénarios sur la réduction des mobilités, les logements, la consommation de viande.

Macron, le banquier machiavélique

Macron le nouvel Amish veut croire que la prise de conscience va pousser les citoyens à s’autolimiter sans renoncer au bonheur. En tentant de masquer une schizophrénie très forte qui le fait accepter des pratiques climaticides, telles qu’elles sont narrées par Amélie Poinssot : des centaines de milliers de volailles attendues dans des installations polluantes et des dégradantes pour les animaux.

En feignant de croire que nos modes de vie pourraient être compatibles avec la sobriété : dispersion des habitats, usage forcené d’outils numériques énergivores (notamment le cloud pour le stockage des données). Macron ne dit rien à Lucie Pinson, présidente de l’association Reclaim Finance qui enjoint aux banques de ne plus investir dans des projets à énergie fossile, comme TotalEnergies en Afrique de l’Est : 96% des industries développent aujourd’hui des projets incompatibles avec l’objectif de réduire de moitié les gaz à effet de serre d’ici 2030.

Pour aller au bout de son raisonnement, Macron l’Amish laisse le marché augmenter le prix de l’énergie pour pousser à la déconsommation, sans penser que, pour beaucoup, l’usage de l’automobile est contraint pour le travail. Ou en maniant ce cynisme, ce machiavélisme dont les fauves politiques ont besoin, pensent-ils, pour faire avancer leur cause.


À lire

Jean-Michel Vincent, Penser la menace climatique. Le temps des solutions, L’Aube, 2022.

Pablo Servigné & Gauthier Chapelle, L’effondrement (et après) expliqué à nos enfants… et à nos parents, Seuil, 2022.

Philippe Descola & Alessandro Pignocchi, Ethnographies du monde à venir, Seuil, 2022.

Timothée Parrique, Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance, Seuil, 2022.


Sur le blog

« Notre relation perverse aux espèces vivantes » (Gilles Fumey)

« Pourquoi nous ne faisons rien quand la maison brûle ? » (Gilles Fumey)

« Ras-le bol de l’écologie ! » (Renaud Duterme)

« Mettre un terme à la dette écologique » (Renaud Duterme)

« Je veux que vous paniquiez » (Gilles Fumey)

« Internationalisons l’Amazonie » (Gilles Fumey)


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