« Notre relation perverse aux espèces vivantes »

Monocultures de l'esprit

Cette expression d’Emanuele Coccia invite à passer de l’écologie punitive à une « érotique planétaire ». Mais elle nous renvoie à ce que Vandana Shiva appelle les « monocultures de l’esprit », donnant à comprendre cette « perversité ». (Gilles Fumey)

Donnons raison au philosophe E. Coccia sur la crise écologique que nous vivons, qui doit « être lue comme une relation érotique et sentimentale en crise » [1]. Mais s’il faut « traiter toutes les espèces comme nous traitons nos chiens. Et inversement, de nous laisser traiter comme des chiens, des animaux de compagnie, par toute autre espèce de la Terre », alors il nous faut comprendre ce que nous avons fait à la planète. Ou plutôt ce que certains États, certaines entreprises (plutôt multinationales) ont fait depuis deux siècles au moins. Par un système productiviste, inventé aux Pays-Bas au XVIIe siècle, mis en œuvre par les Européens sur le modèle de la plantation tropicale. Un modèle qui exportait dès le XVIIIe siècle les monocultures dans les colonies convoitées alors pour leur biodiversité, leur main-d’œuvre, la facilité à voler des terres aux autochtones avec la complicité de petits et grands mafieux locaux.

L’une des pratiques perverses a été de faire disparaître la diversité de notre perception. La biologiste indienne, militante écologiste et écoféministe d’influence mondiale, Vandana Shiva, stigmatise ces monocultures qui ont fait et font disparaître la diversité du monde : « La disparition de la diversité est aussi une disparition des alternatives laissant place au syndrome TINA (there is no alternative). Ce syndrome est si fréquent aujourd’hui que le déracinement total de la nature, de la technologie, des communautés et de la civilisation tout entière est justifié par l’idée qu’il n’y a pas d’alternative ».

© https://femmesicietailleurs.com/

Vandana Shiva montre comment dans la région himalayenne du Garhwal, les femmes paysannes perdent la main sur l’approvisionnement en eau, la conservation des sols et toutes les communautés d’espèces apportant nourriture, fourrage, fertilisant, fibre et combustibles nécessaires à la vie locale. La Révolution verte – qui est, rappelons-le, une catastrophe environnementale et sanitaire – a été le bon filon pour introduire des monocultures et détruire la biodiversité, créer un contrôle centralisé de l’agriculture, éroder les prises de décision décentralisées paysannes. Une uniformisation et une centralisation qui ont conduit à la vulnérabilité et la dégradation sociale et écologique.

Que disent pourtant les paysans indiens ? Les forêts nous apportent un sol, de l’eau et de l’air pur. Que disent les scientifiques avec les techniciens ? Les forêts nous apportent de la résine et du bois. Ainsi, les mouvements Chipko et Appiko des communautés agriculturelles ont dû lutter en Indonésie pour garder la terre de leurs ancêtres, la protéger des destructions des collines, des contaminations des rivières et des ruisseaux, des profanations des tombes sacrées des ancêtres, des massacres des animaux et des arbres.

Vandana Shiva va plus loin. Pourquoi les plantes populaires sont devenues des « mauvaises herbes détruites avec des poisons » ? Le cas de la bathua, un légume feuillu très riche en vitamine A et mangé avec le blé, est édifiant. Cette plante a été considérée comme une « mauvaise herbe » à détruire à l’herbicide. N’est-ce pas scandaleux alors que quarante mille enfants en Inde deviennent aveugles chaque année par manque de vitamine A ?

Détruire la diversité pour augmenter la productivité

Protéger la biodiversité, c’est produire des alternatives, protéger les semences natives. C’est dénoncer le mythe selon lequel les monocultures seraient essentielles pour résoudre les problèmes de pénurie. Pénurie de bois de chauffe sans monoculture ? Faux ! Famines sans monoculture ? Faux !

Dans un programme des Nations unies sur « les systèmes de connaissance comme systèmes de pouvoir », Vandana Shiva montre que les monocultures sont imposées en pariant sur un déclin des rendements et de la productivité des cultures paysannes. Ce qui est faux sur le moyen et long terme. Les monocultures sont pratiquées par les politiques, les entreprises de biotechnologies et la finance internationale. Elles sont nocives car elles touchent un patrimoine libre et commun de l’humanité, lorsqu’elles traitent les ressources (l’eau, les sols, les semences…) comme une propriété privée et comme des marchandises.

Contre les monopoles

Il faut s’opposer à la notion d’obsolescence de la biodiversité vivante que véhicule le paradigme des monocultures. C’est cela qui conduit aux droits monopolistiques sur le contrôle de la biodiversité. Car pour Vandana Shiva, biologiste, rappelons-le, « la révolution génétique nous menace de catastrophes imprévues ». C’est pourquoi chaque graine de semence indigène alimente le système de résistance contre les monocultures et les droits de monopole. Les brevets qui justifient l’innovation interdisent les échanges scientifiques qui sont contrôlés.

Les brevets et les droits de propriété intellectuelle peuvent être vus comme une « déclaration de territoire » qui crée un monopole, garantit des profits en excluant les autres des droits et de l’accès aux moyens de survie. L’Inde paie, ainsi, des milliards de dollars à des firmes américaines alors qu’elle croule sous les dettes. Les États-Unis, qui se disent victimes de pertes en redevance de produits chimiques, sont, en réalité, redevable, selon le Fonds international d’avancée rurale, de 302 millions de dollars pour les redevances agricoles et plus de 5 milliards de dollars pour les produits pharmaceutiques.

Les riches commandent

En prenant la richesse biologique qui est inégalement répartie dans le monde, concentrée dans les pays tropicaux pauvres, on constate que les plans de conservation de cette biodiversité viennent des pays du Nord. Ainsi, les plantations d’eucalyptus encouragées par le Nord poussent à l’extinction les espèces locales nécessaires aux besoins locaux. Les « miracles » de la Révolution verte étaient vantés grâce à la « supériorité » des cultures « avancées » sur les cultures indigènes. On a communiqué sur une notion comme le « haut rendement » des variétés, mais la définition d’un « haut » rendement n’existe même pas. Le même raisonnement a été appliqué aux animaux. Alors que les deux-tiers des besoins énergétiques des villages indiens sont satisfaits par 80 millions d’animaux de trait (dont 70 millions sont des mâles, considérés par l’Occident comme des animaux « inutiles » car à faible rendement laitier). Le bétail excrète pourtant 700 millions de tonnes de fumier par an, récupérable comme combustible, soit 68 millions de tonnes de bois, une ressource rare en Inde, l’autre moitié comme engrais, sans parler des sous-produits comme les cuirs. Un système hautement efficace qui a été démantelé au nom du « développement ».

Mahatma Gandhi s’est battu contre le colonialisme qui détruisait l’industrie textile locale. Combien de fois a-t-il expliqué que ce qui est bon à un endroit ne l’est pas ailleurs ? « La nourriture d’un humain est souvent le poison d’un autre » (V. Shiva). Gandhi défendait le rouet contre l’industrie imposée au nom d’un faux universalisme propre aux concepts de développement scientifique et technologique. Aujourd’hui, les semences des agricultrices sont rendues obsolètes par les technologies et l’industrie des semences. Que les biotechnologies puissent produire des semences qui ne se reproduisent pas (alors que, par définition, une semence est régénératrice) relève d’autant plus de la perversité que la nouvelle semence a besoin d’intrants chimiques pour produire… On délocalise ainsi la production de semences de la ferme vers le laboratoire, et donc du Sud vers le Nord.

Ainsi, nous détruisons des moyens d’existence et de subsistance en érodant les ressources biologiques des populations et leurs capacités à répondre à leurs besoins en se régénérant et se renouvelant. Là est la perversité.


[1] « Une érotique planétaire doit remplacer l’écologie », E. Coccia, Libération, 3-4 sept. 2022.


Sur le blog

« Sri Lanka (4/5) : Un pays dévasté par le thé » (Gilles Fumey)

« Sri Lanka (2/5) : Le kitul, un édulcorant du futur » (Gilles Fumey)


À lire

L’écologie, mauvais génie ?

Relire : Steppes et déserts, De l’Orénoque au Cajamarca d’Alexandre de Humboldt

Pierre Charbonnier, Culture écologique, Presses de SciencesPo, 2022.


« Qui nourrit réellement l’humanité ? » avec VANDANA SHIVA | Podcast Domaine du possible © Actes Sud

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