La France prise aux feux

(c) Scott Duncan

Les feux qui ont ravagé plusieurs régions de France donnent une idée de ce qui nous attend dans les années qui viennent. Les Bretons s’étonnent d’être visés tout comme les Vosges qui s’attendent à brûler comme une torche. La protection, c’est bien mais la prévention par une nouvelle conception des forêts, c’est mieux. (Gilles Fumey)

James Lovelock vient de mourir d’une chute le jour anniversaire de ses 103 ans. Il est le père de « Gaïa », cette hypothèse selon laquelle les êtres vivants eux-mêmes créent et maintiennent les conditions d’habitabilité de la Terre. Qu’aurait dit Lovelock de ce mois de juillet 2022 ? Aurait-il parlé de « vengeance de la nature » comme certains le lui auraient prêté ? Beaucoup le pensent, avec ces 47 000 hectares de forêts, landes et cultures[1] perdus dans les flammes durant ce mois de juillet, à quoi s’ajoutent le manque d’eau, les canicules et le vent. Partout, la Terre semble se fâcher. En Haute-Provence, il y a quelques jours, on doit évacuer un village et mobiliser huit bombardiers et 300 pompiers pour éteindre un feu de forêt. Dans les Landes, c’est un TGV qui est arrêté. En Haute-Corse, il faut larguer plus de 100 fois de l’eau pour éteindre un incendie… Un record depuis la création de l’Observatoire Copernicus en l’an 2000.

À cause de la sécheresse, pour maîtriser les feux qui naissent en tous points de l’Hexagone, la Sécurité civile mobilise 2500 pompiers dans les massifs pour maîtriser les feux à leur départ, fait du guet aérien avec des bombardiers d’eau, utilise des drones équipés de caméras thermiques, voire un ballon dirigeable au-dessus de Marseille. Et lorsque les feux sont éteints, il faut « noyer » les incendies pour éviter les reprises, ce qui occupe 265 pompiers en Gironde après le gigantesque incendie de La Teste. Rappelons que 172 pompiers ont péri dans le feu depuis 1973.

L’incendie sur la commune de Brasparts dans les Monts d’Arrée ce 19 juillet 2022
© Mathieu Rivrin – Photographe (capture Twitter)

Passons à la prospective. Les sénateurs ont livré un rapport « Feux de forêt et de végétation : prévenir l’embrasement » le 4 août 2022 qui est peu engageant. Même si on a perdu moins de forêts entre 2015 et 2020 que dans la décennie 1980-1989. Le réchauffement climatique va être responsable, estime-t-on, d’une augmentation de 80% des feux d’ici à 2050 en Provence et Occitanie. La moitié des landes, cultures et forêts (hors outre-mer) contre un tiers en 2010 pourraient connaître un incendie, y compris en Bretagne comme cette année dans les Monts d’Arrée ou dans l’Est où des feux attaquent des forêts à cause d’un coup de chaleur (41°C à Saint-Brieuc). Ce n’est pas tout : les 316 installations Seveso qui stockent des produits chimiques et substances dangereuses situées à proximité de zones boisées seront exposées à un rythme élevé d’incendie au moins dix jours par an en 2050 aussi bien en région parisienne que dans le Sud-Ouest.

Pour l’instant, le nombre de pompiers mobilisés est à son maximum. La solution : aménager les forêts en créant des pistes d’accès au cœur des massifs, planter des espèces plus résilientes, moins inflammables en mixant les types de végétaux, imposer (en pénalisant les fautifs) le débroussaillage autour des maisons individuelles. Comme neuf incendies sur dix sont d’origine humaine, liés à l’agriculture, à des négligences (mégots jetés n’importe où, usage d’une meuleuse, d’un barbecue), voire à des actes criminels. Pour les sénateurs, avec 250 000 pompiers (dont 80% sont volontaires), il faut poursuivre la croissance des équipements : camions adaptés (250 000 euros), canadaires, dash (avions larguant des produits retardants), hélicoptères… Coûteux ou rentable ? Si l’on compte les vies et les biens sauvés, cela donne un rapport à de 1 à 25[2].

Dans l’avenir, il n’est pas impossible d’avoir une deuxième saison d’incendies l’hiver à cause des vents très forts comme cela s’est produit en Haute-Corse en janvier 2018. Rappelons que 19 millions d’hectares ont disparu au printemps 2020 en Sibérie.

Qu’observe-t-on dans le Massif des Maures (une réserve naturelle !) près d’Hyères un an après l’incendie qui a brûlé 7000 hectares de forêts en 2021 ? Asperges sauvages, chênes-lièges, tortues d’Hermann, repoussent dans ce temple de la biodiversité. Certaines installations agricoles sont parties en fumée. Pour éviter l’érosion des sols, on installe des retenues, les « fascines », et on évite que les cours d’eau temporaires soient comblés. Dans le milieu méditerranéen, on ne replante pas les pins, les pinèdes se régénèrent seules, sauf les jeunes chênes-lièges qu’il faut remplacer. Dans les zones basses, l’eau est suffisante pour les plantes, mais pas sur les versants et dans les parties amont des fleuves et rivières. Cela dit, un second incendie dans les années qui viennent serait fatal.


[1] Soit plus de quatre fois la taille de Paris et sa proche banlieue, selon l’Observatoire européen de l’atmosphère Copernicus.

[2] Soit 200 millions d’euros dans l’équipement pour 5 milliards d’euros de biens et d’équipements (sans les vies) épargnés.


Sur le blog

« Quand les Vosges flamberont comme une torche australienne » (Gilles Fumey)

« California horribilis » (Gilles Fumey)

« Le capitalisme touche du bois » (Manouk Borzakian)

« Comment nous dévorons la forêt tropicale » (Gilles Fumey)

« L’anti-modèle du sapin de Noël » (Gilles Fumey)

« Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? » (Gilles Fumey)


Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement

Une réflexion au sujet de « La France prise aux feux »

  1. Ping : Les Français aiment la météo | Géographies en mouvement

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s