Comment nous traitons les animaux

Donna Haraway

Avec plus de 22 millions de chiens et de chats en France et près de 60 millions de poissons, volatiles, équidés, rongeurs… (Kantar), où est la frontière entre animaux et humains ? Une frontière qui serait géopolitique, si l’on suit Donna Haraway, pour une industrie mondiale capitalistique exploitant les animaux – et le vivant – dont les États-Unis ont été les initiateurs. (Gilles Fumey)

Le capitalisme s’est emparé du vivant animal, non pas seulement pour nous nourrir, mais pour « accompagner » les humains. Des animaux qui coûtent à l’échelle mondiale en soins vétérinaires des milliards d’euros, disposant d’hôpitaux pour toutes pathologies (cancers, diabète, etc.), autant de services en gardes et pensions, formations, etc. Prenons les chiens : ils sont devenus des marchandises, pour l’agroalimentaire, les concours, la génétique (évolution des races, pédigrées…). Des races inédites sont produites pour les marchés domestiques, notamment les races naines (« races jouets ») à partir de cellules-souches pour des expériences de clonage dont certaines furent désastreuses, notamment celle d’un chercheur coréen, Hwang, proposant à de riches Américains des clones de leur animal défunt en 2005.

Le vivant : du capital productif

Pour Edmund Russel[1], les organismes vivants humains et non humains sont des technologies situées dans le régime du capital en tant que biotechnologies, travailleurs, agents de production… Le cas des chiens est éclairant : chiens de troupeau, de traîneau, agents de sécurité, aides aux aveugles, renifleurs de drogues ou d’explosifs… Avec le séquençage du génome canin en 2004, la technoculture en a fait aussi des modèles de recherche pour les laboratoires au moment où Michel Foucault théorise le biopouvoir. Aux États-Unis, Donna Haraway signale des instituts du cancer recrutant des chiens malades pour tester des molécules, mais aussi des chiens de cellule dans les prisons pour aider les prisonniers à la réinsertion non-violente.

Ces lectures ramènent à notre idée liminaire : quels sont les agencements, organiques ou non, enchevêtrés de relations qui se nouent entre les humains et l’espèce canine ? Les animaux de compagnie sont-ils, réellement, le produit de manipulations incarnant un eugénisme ?

© Van Dyck, 1635

Le cas des chiens « de race »

Prenons le cas du Cavalier King Charles Spaniel. Nous avons affaire à un chien issu d’une race anglaise de « spaniels pour dames », citée par Henri VIII d’Angleterre (1509-1547). Elle emprunte son nom à Charles II d’Angleterre (1630-1685), appréciant tellement le nez retroussé de ses épagneuls nains qu’il autorise ses chiens à entrer au Parlement. Sa sœur Henriette-Anne était accompagnée en France par des toys spaniels qui la réconfortèrent et donnèrent l’occasion à Mignard de les peindre. Ces chiens eurent une belle postérité dans l’art avec Goya, Hogarth, Gainsborough, Rubens, Greuze, Landseer et plus tard, dans la littérature avec Virginia Woolf en 1933 dans son livre Flush : « Il n’y a pas de chien similaire dans le monde et il n’y en eut jamais, à l’exception de celui célébré par Platon. » De nombreuses personnalités de la politique – dont Churchill – et des médias français et étrangers sont citées pour avoir possédé des Cavaliers King Charles.

Au cours du XIXe siècle, lorsque la bourgeoisie invente les animaux de compagnie en copiant les modes aristocratiques, les Cavaliers King Charles doivent être protégés des apprentis sorciers de la sélection, d’où la fondation du Toy Spaniel Club en 1886 qui parvient à imposer un « standard » en 1928, avant d’autres définitions biologiques comme celle de 1945 et des protections, notamment par la Fédération cynologique en 1955. Vingt ans plus tard, les premiers Cavaliers King Charles définis par la génétique entrent dans le capitalisme marchand français.

Oliver et Offy © Y. Denoual

Promotion marchande

Cette géopolitique se lit dans la littérature à propos des Cavaliers King Charles sur internet. Pour les acheteurs potentiels de chiens qui se renseignent sur la race, on opposera le discours marchand des vendeurs aux réalités de ce que vivent les possesseurs de chiens. Côté marchand, la noblesse de l’origine royale anglaise est toujours soulignée avant la description comportementale du chien : entrain, joie de vivre, calme et sans querelle avec ses congénères, amitié, sociabilité, des qualités pouvant être partagées avec les enfants et les personnes âgées. Facile à éduquer, « obéissant mais distrait », attaché à ses maîtres… Plutôt sélectionné pour l’intérieur, le Cavalier King Charles aime, comme on l’imagine, un « espace extérieur pour se divertir à sa guise » vante un éleveur. Généreux, il « souffre de la solitude sans jamais le témoigner ». Côté santé, il est jugé « solide » quoique prédisposé à certaines maladies de cœur, en sus des maladies classiques comme les pyodermites, otites, dermatites allergiques, cataracte, dystrophie cornéenne, épilepsie, luxation de la rotule, diabète… Sujet à deux mues par an, il n’aurait pas besoin de toilette, sauf à être brossé une fois par semaine, les yeux nettoyés avec du sérum physiologique, les dents brossées pour éliminer le tartre… Facile à nourrir avec des croquettes industrielles, il peut prendre de l’embonpoint, justifiant – on s’en doute pour un chien – « de l’exercice et d’une promenade quotidienne ».

Côté propriétaires de chiens, beaucoup signalent une éducation difficile, des chiens peu obéissants mais toujours « ravissants ». La question de l’espérance de vie montre de grandes différences entre des Cavaliers morts (accidentellement, d’une maladie mal diagnostiquée ou d’une négligence des maîtres ?) jeunes à l’âge de cinq ans, alors que d’autres maîtres ont pu mener les leurs jusqu’à quinze ans. Côté santé, sauf à considérer que ceux racontant la maladie de leurs chiens sont plus présents sur Internet que les maîtres des chiens en bonne santé, il y a le sentiment d’une loterie, à défaut, comme pour les humains qui soignent leur corps et leur alimentation, d’une attention redoublée – qui doit avoir un prix. Ainsi vit le capitalisme marchand des animaux.

Donna Haraway raconte dans Comment les espèces se rencontrent (2008) la manière avec laquelle se posent les questions génétiques qu’on retrouve dans les allergies, les dysfonctionnements digestifs, les problèmes de santé en matière de reproduction des animaux de compagnie à faible diversité génétique. Elle montre combien l’épilepsie a été une lutte acharnée dans le monde canin, de la part des laboratoires. Les différents dépistages de l’ADN ont permis de souligner que, dans les élevages canins, les mutations permettent d’établir des causalités avec des troubles n’étant pas documentés dans le passé. Comme c’est le cas aujourd’hui chez les humains…

Dans une phase récente de démocratisation du loisir de masse, les animaux domestiques des fermes françaises, les chiens de travail et de sport sont devenus à la fin des années 1970 des « animaux de compagnie ». Pour Haraway, cette mutation est à mettre en rapport avec l’émergence des notions de biodiversité, de génome, de qualité de vie. La technoculture conduit, paradoxalement, vers « ce qui doit être fait », donc vers l’éthique, puis la « bioéthique » qui se définit comme un discours régulateur après tout ce qui a été inventé. Notamment dans tous les modes de reproduction, qu’ils concernent les parentés et les variétés (sexuelles ou asexuées, in vivo ou in vitro).

Où va-t-on aujourd’hui ?

Donna Haraway raconte comment elle a pu obtenir – sans le vouloir – pour sa chienne Cayenne un statut légal de chercheur scientifique à l’université de Californie à Santa Cruz, comme elle a obtenu le sien avec des titres académiques. Car sa chienne participe à des expériences traitées dans ses travaux. Haraway pense-t-elle fermer la « désastreuse » parenthèse de la domestication des animaux qui les a séparés des humains ? Une domestication qui a abouti à « des atrocités comme le complexe industriel de la viande produite par l’élevage de masse à l’échelle transnationale ou comme les frivolités dont témoigne une culture marchande sans limites, la réduction des animaux domestiques à des accessoires de mode choyés mais dépourvus de liberté » ? Ne retournons-nous pas au Moyen Âge lors des procès d’animaux, montrant des cas de socialité multi-spécifique comme il pourrait en exister là où les humains et les animaux « travaillent » ensemble. La philosophe Vinciane Despret a été jusqu’à imaginer des « pratiques anthropo-zoo-génétiques » permettant de concevoir ensemble animaux et humains dans des interrelations situées.

Revenons à nos Cavaliers King Charles. Comment apprendre aux chiens à s’adapter aux humains, à leurs artefacts dans des projets de connaissance ? Si ces animaux portent en eux quelque chose de construit par les humains, alors « animaux, humains et machines se retrouvent dans le travail aux prises d’une rencontre ».

Haraway a relaté comment des caméras fixées sur des baleines, des requins et des tortues ont permis de mieux comprendre les océans. Elle a expliqué comment les Égyptiens ont utilisé les poules pour nourrir les esclaves sur les chantiers des pyramides, comment ces volatiles ont été présents dans toutes les époques de l’histoire humaine, y compris celle de la globalisation, des technosciences. Au moment où l’on voudrait nous faire croire en montrant de magnifiques poules « de race pure » dans toutes les foires rurales que nous serions devenus protecteurs des animaux, alors que l’Europe a exterminé 46 millions de volailles pour cause de grippe aviaire entre 2021 et avril 2022. « Combien de bons citoyens vivant hors-sol dans les pays riches seraient-ils surpris d’apprendre que le commerce illégal de morceaux de poulet rapporte plus d’argent que le trafic d’armes dans une zone de guerre entre Moldavie et Russie ? »[2] se demande Donna Haraway. Elle n’hésite pas à faire le lien entre le succès des poules dans l’histoire et les ravages sanitaires qu’elles font subir à ceux qui les maltraitent dans les sordides élevages industriels.

En attendant, nos mignons Cavalier King Charles ont beau porter haut leur royale origine, ils sont contrôlés par l’Etat biopolitique moderne. Il y a fort à parier qu’ils soient un jour en compétition avec des Pékinois, autre chien préféré à la cour impériale de Chine, à la même époque que celle des Cavaliers… Une autre géopolitique qu’aucune grande muraille ne pourra stopper.


[1] Edmund Russel dans Susan R. Schrepfer et Ph. Scranton, Industrializing Organisms, NY, Routledge, 2004.

[2] Des pilons de poulet appelés « cuisses de Bush », surnom remontant au programme de Bush père, visant à expédier de la volaille étatsunienne en Union soviétique au début des années 1990.


Donna Haraway, Quand les espèces se rencontrent, La Découverte, 2021.

Philosophe post-moderne, proche des féministes, animalistes, antispécistes, Donna Haraway a enseigné la biologie, l’histoire de la conscience et les études féministes à l’université de Californie à Santa Cruz. Elle aime les fusions et les confusions entre les corps, les genres, les espèces, les machines. Tout en relevant les instruments de domination. Dans ce livre, Donna Haraway parle beaucoup de sa chienne, Cayenne, et des compétitions sportives (agility) qu’elles font ensemble. Elle combat très fort « l’exceptionnalisme humain » à l’origine de tous les malheurs des animaux.


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