Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ?

Forêt primaire
Une forêt primaire est un écosystème rare qui n’a jamais connu l’intervention de l’homme au cours de son histoire. Ses arbres, souvent millénaires, abritent une grande diversité écologique. © Geo

Après les rivières, les forêts ? Les combats pour reconnaître le droit des fleuves à s’écouler jusqu’à la mer débordent sur d’autres pans du monde végétal : les forêts pourraient devenir des sujets de droit, comme le montre une exposition bientôt ouverte à Grenoble. (Gilles Fumey)

Tout part d’un article de Christopher Stone, juriste américain, publié en 1972 : « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? » À cette époque, Disney menace une forêt de séquoias (des arbres les plus hauts et les plus vieux du monde, plus de 100 mètres et jusqu’à 3000 ans) en Californie, là où, aujourd’hui, des milliers d’hectares brûlent. La juriste Valérie Cabanes, de l’équipe de End Ecocide in Europe qui a lancé une initiative citoyenne européenne permettant de poursuivre les actes engendrant des écocides, rappelle qu’il « s’agit simplement de transposer en droit positif, c’est-à-dire écrit, une réalité physique et biologique : la nature a le droit d’exister pour elle-même, de se régénérer, de prospérer ». Pour rester dans l’esprit du plaidoyer de Stone, si un représentant des rivières et des lacs, des estuaires et des plages, des crêtes montagneuses, des marais et même de l’air, des océans, des pôles, voire de toute espèce animale ou végétale menacée, si un représentant parlait en leur nom, on pourrait arrêter des catastrophes comme celle imaginée par Disney.

L’Équateur a été le premier État à inscrire les droits de la nature dans sa constitution en 2008. D’autres pays, comme l’Ouganda, la Nouvelle-Zélande, l’Inde, l’Australie, etc., ont suivi pour certaines rivières ou montagnes. C’est là le résultat de recherches sur les écosystèmes perçus comme des entités vivantes plutôt que « comme des objets ou propriétés inertes, exploitables à merci ». Ces pays reconnaissent, pour certains, les droits de Pacha Mama, la Terre-Mère, et de toutes les entités spirituelles. Quelle meilleure solution pour lutter contre la pollution d’une rivière ? Les citoyens peuvent s’emparer d’actions à mener pour porter les dossiers devant les tribunaux.

Devant la fonte des glaciers alpins, notamment en Suisse, l’Appel du Rhône veut mobiliser les citoyens suisses et français pour faire reconnaître le fleuve comme une personnalité juridique. La ville et la métropole de Lyon, dont le maire et le président sont de la famille écologiste, ont signé l’appel en septembre 2021. L’espoir est permis lorsqu’on sait que la Nouvelle-Zélande a accordé les droits au fleuve Whanganui portés par les Maoris.

Cette initiative vient aussi des populations autochtones des forêts tropicales qui rappellent ainsi, comme le souligne le documentariste Corto Fajal, que si le droit est d’origine occidentale, la perception des liens entre humains et non humains est une évidence en Amazonie, comme au Congo ou en Indonésie.

Un superbe numéro de la revue L’Alpe (qui vient de paraître, voir sommaire ci-dessous) publie une mise au point sur les forêts sujets de droits : la cour suprême de Colombie a reconnu l’Amazonie pour la protéger contre la déforestation, la Suède par le biais du parlement sami avait souscrit à la Déclaration universelle des droits de la Terre Mère, en 2010, écrite par la Bolivie. Ailleurs, la protection a parfois bien fonctionné : ainsi, en Pologne à Bialowieza, en Roumanie dans les Carpates, l’exploitation des forêts a été parfois interdite pendant plusieurs siècles. De manière discrétionnaire en Pologne lorsqu’un tsar se réserve les bois pour la chasse ou lorsque le régime communiste de Causescu impose son autorité.

Le parlement de l’Union européenne depuis 2020 amende des paragraphes d’un Pacte vert, insistant sur le fait que les forêts primaires sont des « biens communs mondiaux » qui devraient bénéficier d’un statut juridique particulier. Mais dans l’été 2021, la Commission européenne Von der Leyen tolère les grandes coupes à blanc, l’arrachage des racines et des souches. Une reculade devant la pression des lobbies du bois qui ne décourage pas les militants d’une vision pleinement écologique de la forêt.


D’autres tentatives en France, comme celle de la Loire mise en avant par le superbe ouvrage collectif Le Fleuve qui voulait écrire, où Camille de Toledo, Bruno Latou, Catherine Larrère et quelques autres tentent de convaincre l’opinion et les élus d’écouter la Loire. « Si ‘Loire’ est corrompue, abîmée, c’est aussi le cas de toutes celles et ceux dont la vie est entrelacée au fleuve. » Qui peut parler pour « Loire » ? Des collectifs de scientifiques, hydrologues, archéologues, riverains, pêcheurs qui pourraient nourrir les travaux d’une assemblée représentative ? Il faut décentrer « notre vision hors-sol, anthropocentrée, prédatrice, déconnectée ». Comme cela s’est passé cet été 2021 pour le Tavignanu, fleuve côtier corse, ou cet automne, pour la Têt (Pyrénées-Orientales) menacée d’assèchement. De quoi rêver des droits pour l’ours blanc, l’abeille, l’arénicole, le dauphin, songe J.-L. Porquet qui signe Le grand procès des animaux.


Exposition Nature en soi, nature en droit, à partir du 11 février 2022, musée de la Résistance de l’Isère, Grenoble.


Jean-Luc Porquet & Jacek Wozniak, Le grand procès des animaux, Éditions du Faubourg, 2021.

Camille de Toledo, Le Fleuve qui voulait écrire, Les Liens qui libèrent, 2021.


Au sommaire du numéro de L’Alpe :

Revue L'Alpe

– Nourricière, la forêt l’a été des siècles durant. Comment l’exploiter sans l’épuiser ? 

– Les papeteries Bergès s’alimentaient en bois dans les grandes forêts du Vercors. Une véritable odyssée pour les bûcherons saisonniers italiens, à voir à la maison Bergès dans le cadre du programme culturel du département de l’Isère « L’Appel de la forêt ». 

– Comment pollens, charbons, cernes d’arbres et bois fossiles permettent de reconstituer l’histoire de la forêt depuis ses origines.

– Comment mesurer les impacts du changement climatique et imaginer les forêts de demain ? Exemples de programmes mis en place par les forestiers de l’ONF.

– Portfolio. Admirateur d’Arnold Böcklin, ami de Cuno Amiet et de Giovanni Giacometti, le peintre suisse Hans Emmenegger nous a légué des intérieurs de forêt bruissant de magie. 

– Dans nos forêts désenchantées, il reste une zone mystérieuse, qui a nourri mythes et légendes, celle dessinée par les champignons.

– La nature, sujet de droit ? Depuis plus de dix ans, les combats pour accorder la personnalité juridique à un élément naturel (forêt, rivière, etc.) se multiplient.

– On la surnomme « la forêt aux violons ». Depuis l’époque de Stradivari, les luthiers viennent s’approvisionner dans la forêt de Paneveggio. En octobre 2018, la tempête Vaia ravage le Trentin. Que sont devenus ses arbres musiciens ?

– Rencontre avec l’artiste plasticien Simon Augade autour de sa nouvelle création, Écorcée, une œuvre végétale monumentale, qui déploie ses ramifications dans l’ancien cloître du Musée dauphinois.


Sur le blog :

« L’anti-modèle du sapin de Noël » (Gilles Fumey)

« L’été, les glaciers fondent, des militants se recueillent » (Gilles Fumey)

« Le Doubs trainera-t-il l’État et les politiques au tribunal ? » (Gilles Fumey)

« Locarno 2018 : le capitalisme touche du bois » (Manouk Borzakian)


Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement/

Une réflexion au sujet de « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? »

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