Quartiers pavillonnaires, un modèle qui se fissure

Levittown

La généralisation de l’habitat pavillonnaire est un des phénomènes qui ont le plus bouleversé nos territoires et nos écosystèmes. Toujours très populaire, de nombreuses limites physiques et écologiques rendent cependant l’avenir de ce modèle très incertain. (Renaud Duterme)

Il suffit de se promener dans la plupart des zones rurales et périurbaines de nos pays pour y être confronté : des alignements de maisons quatre façades, des pavillons. Semblables. Voire identiques. Des non-lieux pour certains. Aux États-Unis, c’est encore plus flagrant. Guère étonnant car la généralisation de ce genre d’habitat y trouve ses origines.

Quels sont les ingrédients ayant rendu possible cette façon d’habiter l’espace ? Quels liens peut-on faire avec notre système économique ? Quelles conséquences sur nos sociétés ? Et enfin, quel avenir pour ces quartiers ?

Un phénomène récent

L’habitat pavillonnaire[1] trouve ses origines dès le XIXe siècle. Les critiques hygiénistes de la concentration urbaine et la promotion de cité-ouvrières donnèrent lieu à des premières expériences de maisons individuelles composées d’un jardin potager, proches d’une épicerie et du lieu de travail. Dans le nord de la France, certains corons sont là pour nous rappeler ce passé pas si lointain.

Un quartier pavillonnaire, quelque part en Belgique – (c) Tania Pougin

Mais c’est aux États-Unis que le « modèle pavillonnaire » émergea. D’abord sous l’influence du promoteur William Levitt. À la suite du retour de millions de soldats du front européen et pour pallier le manque de logements, ce dernier propose d’appliquer au secteur de la construction les méthodes de production du secteur militaire, elles-mêmes inspirées de l’industrie automobile : production en série, maisons en kit, standardisation des matériaux, uniformisation et simplification des logements, construction selon une division des tâches par différentes équipes d’ouvriers. Comme pour d’autres biens produits à la chaîne, le prix de vente défie toute concurrence[2].

L’accession à la propriété devient ainsi un rêve accessible pour des millions d’Étasuniens, encouragé par les facilités d’octroi de prêts immobiliers. Devenir propriétaire devient un signe majeur de réussite sociale, qui plus est incité par des gouvernements à la recherche d’une stabilité socio-politique, en particulier pour faire face aux mouvements ouvriers et aux influences communistes. Cette recette s’étendra par la suite à la plupart des pays occidentaux et sera un des facteurs déterminants de la relance économique des décennies d’après-guerre.

La prolifération des quartiers pavillonnaires n’aurait pu avoir lieu sans la généralisation de la voiture individuelle. Ce n’est qu’en possédant une automobile que l’on peut espérer vivre dans ce type d’endroit, éloigné de tous les services de base et des centres d’emplois puisqu’exclusivement composé de maisons quatre façades avec jardin. Le garage et la place de parking font d’ailleurs partie intégrante de toute maison pavillonnaire qui se respecte.

Depuis, la demande de pavillons individuels n’a pas véritablement faibli et a encore été accentuée par des critères démographiques tels que les épisodes de baby-booms, le vieillissement de la population ou encore l’augmentation des divorces, rendant la pression sur le logement toujours plus importante. Sans oublier l’explosion des loyers dans les centres urbains, souvent plus élevés qu’un crédit hypothécaire pour une maison quatre façades en banlieue.

Quand le rêve devient cauchemar

Si vivre dans un quartier pavillonnaire constitue pour beaucoup de ménages un objectif de vie (87% des Français plébisciteraient ce type de logement)[3], cela s’accompagne d’un certain nombre de contraintes non négligeables. En premier lieu figure évidemment la dépendance à la voiture. Le rêve pavillonnaire étant loin de tout, le quotidien est ponctué de dizaines de kilomètres parcourus (et de temps perdu) pour se rendre à son travail, conduire les enfants à l’école ou aux activités sportives, se rendre chez le médecin, faire ses courses ou simplement rendre visite à de la famille. Dans leur immense majorité, ces déplacements s’effectuent en voiture, d’une part en raison de l’importance des distances et d’autre part du fait de l’insuffisance de l’offre de transports en commun.

Wisteria Lane, décor de Desperate Houseviwes

Cette dépendance à la voiture a évidemment un coût, d’ailleurs en constante augmentation avec le renchérissement du carburant. Car bien qu’acquérir un logement individuel se soit démocratisé, cela implique également une série de frais plus ou moins cachés qui peuvent rapidement transformer le rêve en cauchemar : remboursement des crédits (maison, voiture, etc.), besoins énergétiques (déplacement, chauffage, électricité), taxes diverses, entretien du logement, etc. Beaucoup de ménages vivent ainsi avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête et le moindre imprévu (perte d’emplois, hausse des taux d’intérêts, explosion des prix de l’énergie) peut précipiter des milliers de familles dans une situation inextricable. La crise des subprimes aux États-Unis, le mouvement des Gilets Jaunes en France, ou encore la crise énergétique sont là pour nous rappeler que la vie pavillonnaire peut aussi être synonyme de précarité. 

Des conséquences au-delà du jardin

La multiplication des quartiers pavillonnaires n’est pas sans conséquences pour nos territoires, les milieux naturels et nos façons de vivre en société.  La plus importante est sans doute un étalement urbain qui touche non seulement les villes mais également les villages. Cet étalement transforme de façon irréversible des surfaces naturelles, agricoles ou forestières en zones artificielles composées de béton, de macadam ou de pelouses aussi nettes que désertiques. Au-delà de la perte en qualité des écosystèmes, l’étalement urbain entraîne un morcellement de ces derniers par « l’érection de barrières minérales que les espèces animales et végétales ne parviennent plus à contourner »[4], ce qui nuit à leur reproduction et contribue à appauvrir la biodiversité.

Cette artificialisation des sols engendre également une forte vulnérabilité à certains aléas climatiques, tels que les inondations (les surfaces artificielles sont imperméables à l’eau et facilitent le ruissellement) ou les incendies. Selon la géographe Christine Bouisset, « la prolifération des maisons individuelles, très consommatrices d’espace, a créé un étalement urbain autour des hameaux isolés en forêt, des bourgs, des routes qui a conduit à une urbanisation qui s’opère de manière anarchique au contact des massifs forestiers. Mécaniquement, cela multiplie des zones de contact entre habitat et forêt, et les logements génèrent plus d’activités qui peuvent potentiellement déclencher des départs de feu : un mégot jeté lors d’une promenade, des déchets brûlés durant un chantier, un barbecue mal éteint, etc. »[5].

Enfin, l’explosion des distances à parcourir engendre une forte pollution atmosphérique, l’émission d’une grande quantité de gaz à effet de serre ainsi que des conséquences environnementales insidieuses mais non négligeables telles qu’une surmortalité des espèces animales le long des routes, des nuisances diverses inhérentes à l’usage du véhicule (résidus de pneus et de métaux lourds, écoulement d’huiles de moteur ou de liquides de lavage, pollution visuelle et sonore, etc.). Tout cela accentué par la congestion automobile liée à la centralisation économique dans les grands centres métropolitains. En atteste les va-et-vient quotidiens de millions de navetteurs quittant leur cité-dortoir le matin pour la retrouver la journée terminée.

En outre, le modèle pavillonnaire est à la source d’un certain délitement social, lié d’abord à l’éloignement familial contraint par ce type d’habitat (il est relativement rare de pouvoir habiter dans le même quartier que des membres de sa famille), certes parfois compensé par une convivialité entre voisins. Mais aussi en contribuant à une désertification des centres-villes et à la disparition des commerces de proximité puisque le grand magasin et le centre commercial sont les corollaires inévitables de la vie pavillonnaire (tant qu’à prendre sa voiture pour aller faire ses courses, autant le faire là où il est aisé de se parquer).

Tout cela accentue une quasi-absence de mixité sociale puisque la plupart de ces quartiers sont constitués de maisons semblables et donc habitées par des populations relativement homogènes socioéconomiquement. Certains y voient d’ailleurs un terreau fertile pour des idées réactionnaires, ce qu’attesteraient les bons scores de Donald Trump ou du Front national parmi l’électorat pavillonnaire. Même si ces succès s’expliquent souvent davantage par une peur du déclassement chez des classes populaires de plus en plus exclus des fruits d’une mondialisation libérale à bout de souffle et pour qui « l’espace apparaît comme la dernière richesse »[6].

Les propriétaires ne font pas la révolution !

On le sait, le capitalisme a un besoin structurel de produire toujours davantage, ce qui le conduit à un impératif fondamental, trouver des débouchés pour les marchandises produites. Ces débouchés étant par nature limités (manque de pouvoir d’achat, saturation des marchés, résistances face à la publicité ou à l’obsolescence programmée, conscience écologique chez les consommateurs, etc.), le système se trouve en contradiction permanente.

Or, le développement et la transformation périurbaine des villes a permis (temporairement) de surmonter cette contradiction en jouant le même rôle que la conquête de nouveaux marchés : absorber les surplus de capital, de travail et de marchandises. Concrètement, la construction de millions d’habitations ainsi que le raccordement des lotissements à des routes, réseaux électriques, canalisations d’eau courante et d’égouts, permet de doper l’activité de nombreux secteurs (production de ciment, bâtiment, services de voirie, usines d’automobile et d’électroménager, etc.), d’offrir des emplois à des millions de travailleurs, et par là entretient une croissance économique indispensable au capitalisme. Le géographe David Harvey a démontré l’importance de l’urbanisation dans les épisodes de prospérité qu’ont connu des pays tels que la France au XIXe siècle, les États-Unis dans les années 1950 ou encore la Chine ces dernières années[7].

Ce keynésianisme spatial apporte une certaine légitimité au système en place aux yeux de millions de personnes, non seulement en leur fournissant un emploi et donc une sécurité matérielle, mais aussi en leur permettant d’accéder au statut de propriétaire, saint graal constitutif de l’identité classe moyenne, un des meilleurs moyens pour calmer toute ardeur révolutionnaire. De nouveau, David Harvey va dans ce sens, lui pour qui « l’aide à l’accès à la propriété pour les classes moyennes entraîne un déclin de l’action communautaire au profit d’une défense des valeurs de la propriété et des identités individualisées »[8]. Même si les désillusions de plus en plus grandes chez ces habitants, liées à la hausse des prix de l’énergie, la baisse du pouvoir d’achat et le manque d’emplois dans les zones périurbaines, semblent bien faire vaciller de plus en plus cette légitimité.

Et après ?

Une fois ces critiques engagées, il serait facile de jeter la pierre aux habitants des quartiers pavillonnaires, qui seraient logiquement les premiers responsables des impacts susmentionnés. Comme pour les enjeux écologiques au sens large, adopter cette posture reviendrait pourtant à réduire un problème systémique à sa dimension individuelle. Si ces quartiers prolifèrent depuis plusieurs décennies, c’est avant tout parce que ce modèle a été promu, voir imposé, par des politiques publiques et économiques qui en avaient intérêt. Les gouvernements, les autorités locales, les promoteurs, les banques, ont ainsi encouragé la multiplication de lotissements parce que cela leur était rentable (en termes électoraux, de finances publiques, de profits, etc.). Dans ce système, les habitants ne sont in fine que les derniers maillons.

Bref, au-delà de toute culpabilisation, c’est avant tout la durabilité de ce mode d’habitat qui doit être urgemment questionnée. Les tendances actuelles (raréfaction de l’énergie et des terres agricoles, effondrement de la biodiversité, hausse des prix des matériaux, pénuries de main-d’œuvre, augmentation des délais d’approvisionnement, récession économique, etc.) n’en sont qu’à leur début, ce qui implique de repenser notre aménagement du territoire. Non seulement par l’adoption de mesures d’urgence (arrêt de l’artificialisation des sols, stopper la construction de nouveaux lotissements, lutter contre la fermeture des commerces et services de proximité, gels de loyers dans les centre urbains). Mais aussi en menant des politiques structurelles telles qu’une redynamisation des zones rurales, une décentralisation de l’emploi vers les zones reculées, des mesures fortes d’encouragement à la rénovation, la réquisition de logements vacants ou encore la limitation des secondes résidences dans certaines régions sous tension immobilière.

En définitive, recréer et consolider des tissus socio-économiques locaux, conviviaux et plus autonomes. Le seul préalable pour faire face aux ruptures à venir.


[1] Désignant à l’origine un bâtiment seigneurial démontable, le pavillon est dorénavant associé à une maison quatre façades. On parle aussi de maisons individuelles (https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/habitat-pavillonnaire).

[2] Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’évènement anthropocène, Paris, Seuil, 2016, p.188.

[3] Chiffre fourni par Julien Damon, cité dans Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux, Seuil, 2021, p.157.

[4] Éric Hamelin et Olivier Razemon, La tentation du bitume, Rue de l’échiquier, 2012, p.103

[5] https://www.mediapart.fr/journal/france/180822/l-urbanisation-est-un-facteur-aggravant-des-megafeux-en-gironde?

[6] Christophe Guilluy, No society. La fin de la classe moyenne occidentale, Flammarion, 2018, p.186.

[7] David Harvey, Le capitalisme contre le droit à la ville, Amsterdam, 2011.

[8] Ibid., p.15.


Sur le blog

« Les clivages géographiques du vote » – Entretien avec Jean Rivière » (Manouk Borzakian)

« Pétrole, bientôt la fin ? » (Renaud Duterme)

« Guillaume Faburel : « Il faut en finir avec le genre métropolitain » » (Renaud Duterme)

 « Ils habitent des tours (en Asie) » (Gilles Fumey)

« Olivier Ducharme : « Le transport urbain est une affaire commune et non individuelle » » (Manouk Borzakian)

« Les campagnes, décors pour citadins ? » (Renaud Duterme)


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