Ils habitent des tours (en Asie)

Tanji

Mais comment font-ils ? Depuis l’Europe, ces milliers de tours d’habitations qui garnissent l’horizon de toutes les grandes villes d’Asie sont une énigme. Comment habiter dans ce qu’on appelle ici des « cages à lapin » ? Petite exploration géographique de l’espace domestique en Corée du Sud.

Derrière la silhouette hérissée d’un quartier de Hong Kong, Shanghai ou Séoul[1], il faut imaginer la vie de ces millions d’habitants qu’on juge « entassés », image déformée venue de nos échecs urbanistiques des grands ensembles et autres architectures d’habitat collectif. Pourtant, ces tours résidentielles élancées vers le ciel étonnent nos imaginations[2]. Plusieurs tours sont regroupées en complexes et sont nommées comme des marques commerciales (on lit souvent en anglais Park View, Sky Ville, voire les noms des conglomérats comme Lotte Castle Hyundai ou Daewo-Pruzio…) dont on retrouve les dénominations sur les arrêts de bus, ou sur des magazines édités pour les habitants[3], une lecture difficile pour ceux qui ne maîtrisent pas les langues locales.

Depuis l’an 2000, en Corée, des millions d’habitants ont quitté les maisons individuelles pour ces apartments dont la part représente aujourd’hui plus des deux tiers des Coréens ! L’inverse de ce qu’on constate aux États-Unis. Au point que Séoul – et la plupart des villes chinoises – a connu une flambée immobilière : + 56,6% entre 2016 et 2020 (Paris + 23%). Pour l’avenir, nul ne sait si on pourra monter des tours au-delà de 35 étages, la limite actuelle.

Premier abord : façades très propres, vitres teintées « vert » pour limiter l’impact de l’ensoleillement estival, pas de population jeune stationnant en bas des tours comme dans nos cités, pas de rivalité non plus… Les parties communes sont paysagées, comme des jardins avec petits plans d’eau, arbres, bosquets. Autant d’espaces publics pour flâner, jogger, pédaler. On trouve aussi tous les services : de petites bibliothèques, des cafés, des salles de sport, des crèches privées ou municipales et, bien sûr, les épiceries 24h/24h.

L’intégration se fait lors des réunions de résidents qui offrent, souvent, un gâteau de riz au haricot rouge à leurs nouveaux voisins. Le haricot rouge prévient les malheurs et les mauvais esprits… Mais cette coutume a tendance à disparaître depuis 2010.  Pas de grilles comme à Paris ou aux États-Unis dans les gated communities. D’immenses parkings souterrains gardent les voitures, à partir desquels on accède chez soi, uniquement par des codes (au diable les clés !).

Chez soi : en entrant, comme dans une grande partie du monde, on se déchausse pour garder les sols (chauffés) propres pour y manger et dormir… Tranquillité pour les voisins du dessous même si la diffusion du bruit existe : plus de 20 000 plaintes ont été enregistrées en 2020, avec une hausse sensible pendant les confinements. La distribution des chambres en étoile pour une intimité maximale en dehors du salon communiquant avec une cuisine ouverte. De grandes baies aux doubles fenêtres coulissantes avec quadruple vitrage, moustiquaire pour se protéger des hannetons et des cigales l’été. Climatisation et purificateurs d’air sont généralisés depuis les pollutions aux microparticules chinoises de l’été 2019. Les chambres à coucher ne sont pas seulement réservées pour y dormir. On y met souvent un bureau et les enfants y jouent. Dans les appartements récents, un grand dressing est proposé aux parents qui, de fait, se réservent cette pièce.

La gestion de la lumière est confiée à un panneau central. Le réfrigérateur de taille américaine est souvent connecté pour automatiser les courses alimentaires livrées à domicile. Un compartiment spécial dédié aux boissons n’est pas fermé pour simplifier la prise d’un verre. Un autre réfrigérateur est dédié au kimchi et l’autocuiseur de riz reste l’ustensile numéro un. L’équivalent d’une petite cave à vins de chez nous est réservé au riz non cuit qui bénéficie d’une température et humidité optimales. Le four n’a pas de statut comme en Europe, la majorité des recettes coréennes ne comportant que peu de gâteaux ou tartes qui « restent une science mystérieuse ». Les épluchures sont conservées dans un sac spécial, pesé dans les poubelles collectives qui délivrent ainsi des charges en fonction de leur poids (un montant qu’on peut suivre, en temps réel, sur son compte personnel). Un autre espace : la salle de bains qui sert de bac à douche et dont le relatif inconfort pousse les Coréens à adopter les baignoires contrairement à l’Europe qui s’en défait.

L’appartement est tellement intégré à la résidence que l’interphone peut transmettre des appels publics (comme dans les trains) par un serveur vocal : pour signaler une voiture mal garée, pour annoncer une coupure d’électricité… On peut toujours se couper du reste du monde, mais au risque de passer pour des rebelles qui n’accepteraient pas le risque de surveillance. Comme tout est connecté, si l’électricité est coupée, vous n’avez ni eau, ni internet… Mieux vaut se discipliner !


[1] Thomas Hahn, « À l’intérieur des apartments coréens », Culture coréenne, n° 101, p. 19-22.

[2] Dans les villes nouvelles en Corée du Sud, comme Pangyo, Gwang-gyo et Dong-tan 1,2 (dans le département de Gyeong-gi Do), on ne voit que des gratte-ciel pour l’habitat. Ces ensembles d’appartements s’appellent ap’at’ŭ tanji en coréen. La géographe française Valérie Gelézeau définit ce mot tanji ainsi : le terme sino-coréen de tanji, associé à ap’at’ŭ, qui forme l’équivalent coréen de « grand ensemble d’appartements » se compose de deux caractères chinois : le premier (prononcé tan en coréen), signifie « sphère, masse, entourer » ; le second (prononcé chi en coréen) signifie « la terre, le sol ». Son étymologie renvoie donc bien plus à l’idée de « périmètre » ou de « terrain limité » qu’à l’idée d’espace résidentiel de masse contenue dans l’expression française de « grand ensemble ».Voir : Gelézeau Valérie, Séoul, ville géante, cités radieuses, CNRS Éditions, 2003, p. 60.

[3] Les exemples sont empruntés à l’article de Th. Hahn.


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