Blocage du canal de Suez. La faute à Ricardo ?

Porte-conteneurs

Tels les flux sanguins dans nos organismes, les grandes voies maritimes, routières et aériennes constituent la matrice indispensable aux besoins de nos territoires. Et comme pour nos corps, toute perturbation, même localisée, peut conduire à une déstabilisation du fonctionnement global de nos sociétés. Et si le blocage du canal de Suez n’était qu’un coup de semonce ?

Ces derniers mois sont du pain béni pour les géographes, tant différents évènements viennent mettre en lumière l’importance de leur discipline pour comprendre les enjeux de société. Après le Covid-19, cas d’école pour comprendre la mondialisation, le blocage du canal de Suez par un porte-conteneurs a également mis en lumière les limites du capitalisme mondialisé.

Le porte-conteneurs Evergiven échoué dans le canal de Suez.

L’importante voie stratégique entre la mer Rouge et la Méditerranée concentre près de 12% du commerce maritime mondial, ce qui représentait en 2020 plus de 20 millions de conteneurs. Si le déblocage du mastodonte a permis une reprise rapide de la circulation au sein de cet axe, l’évènement aurait pu déboucher sur des problèmes d’approvisionnement de marchandises et de pétrole, avec des conséquences catastrophiques. Ce fait illustre la vulnérabilité de notre système commercial, lequel s’est construit selon la théorie libérale des avantages comparatifs de David Ricardo (1772-1823).

Avantages comparatifs et pillage du Sud

Ricardo encourageait une division internationale du travail selon laquelle chaque pays a intérêt à se spécialiser dans la production pour laquelle il a l’avantage comparatif le plus élevé. Quand bien même les conditions territoriales permettraient le développement de multiples productions, Ricardo conseille de se focaliser sur une seule ou quelques-unes et d’échanger avec les pays voisins. Dans le sillage de la main invisible d’Adam Smith, le résultat serait une sorte d’harmonie profitant à tous.

Au-delà de la théorie, cette idée sert depuis le XIXe siècle à justifier l’approvisionnement de matières premières tropicales bon marché de la périphérie vers les plus riches. Via la politique coloniale, ce sont des dizaines de pays qui ont vu leur économie déstructurée et réorganisée autour de l’exportation de produits agricoles ou miniers. Après les indépendances, ce modèle primo-exportateur a encore été encouragé, soit par les institutions financières internationales, via les projets de la Banque mondiale et les politiques du FMI, soit par les gouvernements du Nord qui ont, à maintes reprises, étouffé dans l’œuf toute tentative de développement économique endogène. Si les classes possédantes du Sud tirent profit de ce modèle et en font donc partie intégrante, les politiques de libre-échange constituent un puissant obstacle à une sortie de ce modèle, toute tentative d’industrialisation étant rendue impossible par la concurrence des pays riches.

Le résultat est encore visible aujourd’hui dans la structure des économies des pays du Sud, dans leur grande majorité dépendants de quelques produits d’exportation. Quelques exemples emblématiques : en 2018[1], le cuivre représente plus de 63% des revenus d’exportations de la Zambie ; près de 90% des revenus de l’Angola proviennent de son pétrole ; au Bangladesh, la fabrication de textiles occupe l’essentiel des rentrées de devises. Quand le pays ne bénéficie pas de conditions climatiques et géologiques conformes aux exigences des marchés internationaux, ce sont les faibles salaires qui constituent l’avantage comparatif par excellence.

Les conséquences de ce modèle sont dramatiques. D’une part, cette spécialisation se fait au détriment des besoins élémentaires de la population. Les surfaces agricoles étant prioritairement consacrées aux cultures de rentes, des pays autrefois autosuffisants en matière alimentaire sont dorénavant contraints d’importer des aliments pour nourrir leur population. D’autre part, une économie peu diversifiée est soumise aux fluctuations des marchés internationaux. Plusieurs crises économiques majeures ont été provoquées par la baisse des cours des matières premières.

Mais au-delà des inégalités Nord-Sud, les travailleurs du monde entier sont mis en concurrence et leurs salaires et conditions de travail constituent la principale variable d’ajustement pour les entreprises multinationales et les États cherchant à attirer ces dernières. Depuis quarante ans, cela s’est traduit par des pertes d’emplois massives au Nord (dans l’industrie, l’extraction, l’agriculture) et par une exploitation éhontée d’une main d’œuvre sous-payée au Sud.

Cette division du travail est au cœur des déséquilibres sociaux, mais aussi environnementaux.

Une aberration écologique

La spécialisation recommandée par Ricardo et ses disciples repose in fine beaucoup sur des variables écologiques, de nombreuses productions dépendant avant tout des conditions climatiques ou des ressources présentes sur le territoire. Mais alors qu’un écosystème est quelque chose de complexe, la théorie des avantages comparatifs repose sur une simplification de la nature qui va se révéler dramatique : monocultures géantes et destruction de la biodiversité, déforestation, extractivisme à outrance, en particulier pour les industries minières et pétrolières, usage de produits chimiques, épuisement des sols, surpêche, destruction des paysages au profit de l’industrie touristique. Tels sont les impacts que l’on retrouve sous toutes les latitudes empêtrées dans ce modèle. Car la spécialisation porte en elle une production intensive du fait de la trop faible diversification de l’économie du pays concerné.

En outre, cette production intensive est contrainte par le fait que la demande éparpillée de millions de personnes va dorénavant être concentrée sur des zones d’approvisionnement limitées[2]. L’Indonésie et la Malaisie totalisent ainsi respectivement 52 et 23 % de l’huile de palme exportée dans le monde. Pour le cacao, la Côte d’Ivoire et le Ghana concentrent près de 60% des exportations. Ironie du sort, pour ces deux exemples, les cultures mentionnées ne sont même pas indigènes et ont été imposées via les anciennes autorités coloniales.

Enfin, cette division entraîne des déplacements considérables ainsi que des aberrations écologiques et sociales. Des crevettes pêchées au Danemark, décortiquées au Maroc pour se retrouver dans un supermarché français. Des arbres abattus en Finlande et envoyés en Chine pour être transformés en parquet. Des frites produites en Belgique à destination de l’Amérique du Sud[3]. Amérique du Sud qui cultive du soja en masse et élève du bétail pour la Chine et l’Europe. Sans parler de la nécessité, pour les pays les plus riches du monde, d’importer des masques chirurgicaux d’Asie en pleine pandémie. Un modèle absurde dont le seul intérêt est d’enrichir des multinationales, des propriétaires terriens et des dirigeants à leur solde.

Le conteneur, ami des dominants

Parmi les facteurs favorables à ce modèle, la conteneurisation a joué un rôle de dopant du commerce mondial. Facile à empiler et à (dé)charger, intermodal, pouvant transporter n’importe quoi, il donne une marge de manœuvre considérable aux grandes industries puisqu’il sera dorénavant facile de délocaliser des activités du jour au lendemain, instaurant une sorte de chantage à l’emploi justifiant un refus de toute revendication émanant des travailleurs.

En outre, ce système va encourager ce qu’on nomme le just-in-time, à savoir la suppression des stocks (couteux car dévoreurs d’espace) au profit d’un approvisionnement quotidien. Ports, usines, entrepôts, magasins, hôpitaux, domiciles : la plupart des lieux fonctionnent dorénavant de cette manière, efficace mais vulnérable en cas de choc (confinement, attentat, grève, catastrophe naturelle, etc.). Jusqu’ici, il est vrai que nous n’avons pas assisté à des ruptures durables. Il n’empêche que les couacs ponctuels de ces dernières années (éruptions du volcan islandais Eyjafjallajökull en 2010, tsunami au Japon et inondations en Thaïlande en 2011, épidémie de Covid-19, blocage du Canal de Suez) ont déjà entraîné d’importantes perturbations en termes de transport de passagers et de marchandises, de fabrication et d’assemblage de produits finis, ou encore de flux financiers (pensons aux régions ultra dépendantes du tourisme depuis la paralysie du transport aérien). Mis bout à bout, ces évènements révèlent la faible résilience de nos territoires, en particulier quand ceux-ci sont placés dans cette logique d’hyperspécialisation. Facteur aggravant : la spéculation qui, à chaque choc, amplifie les conséquences en jouant à la hausse ou à la baisse sur les cours des matières premières et les mouvements de capitaux.

Démondialiser, la solution ?

Face à ces constats, la tentation est grande de remettre en cause l’idée même de mondialisation. Certains allant jusqu’à envisager une démondialisation. Ce terme, avant tout provocateur, ne doit pas être compris au sens littéral, tant la mondialisation est un état de fait à maints égards irréversible. La question est plutôt la forme à donner à cette mondialisation. L’ethnologue Xavier Ricard Lanata résume : « par démondialisation, il ne faut pas entendre un retranchement, une sorte de repli dans le bastion fortifié du nationalisme. La démondialisation est un projet d’altermondialisation, une recomposition des rapports économiques entre les nations afin de ne plus faire reposer ces rapports sur le libre-échange, mais plutôt sur des accords de partenariats visant à relocaliser au maximum les productions. Les échanges résiduels porteraient sur ce que chaque territoire, pays ou région, ne peut pas produire de lui-même »[4].

En d’autres termes, prendre au sérieux les avertissements de ces derniers mois et adopter des politiques d’autonomie territoriale. Sans quoi l’année 2020 risque de n’être que le prélude à des ruptures plus graves et plus fréquentes.


[1] https://atlas.cid.harvard.edu/. L’ensemble des chiffres de ce texte proviennent de ce site.

[2] John R. McNeil, Du nouveau sous le soleil. Une histoire de l’environnement mondial au XXe siècle, Seyssel, Champ Vallon, 2010, p423.

[3] https://www.facebook.com/lanaturesansfriture/

[4] Xavier Ricard Lanata, La tropicalisation du monde, Paris, 2019, p.90.


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