
D’une exposition à Ornans, patrie de Gustave Courbet, aux recherches actuelles sur nos liens avec les animaux, la question reste brûlante: comment envisageons-nous nos relations avec les animaux? En pleine révolution de 1848, Courbet fait de la peinture animalière un sujet politique. (Gilles Fumey)
Dans la contrée franc-comtoise qu’est la vallée de la Loue, si chère à Gustave Courbet, sa maison natale transformée en musée accueille une exposition qui aurait plu au peintre d’Ornans. Benjamin Foudral, le directeur-conservateur du musée, qualifie Gustave Courbet, avec raison, de «virtuose de la bestialité». Non seulement parce qu’il a peint de magnifiques chasses, mais parce que les Animal studies et, notamment l’éthologie cognitive, font actuellement des pas de géants.
L’intérêt de l’exposition est de dépasser l’image cynégétique de Courbet et de comprendre pourquoi l’animal tient une telle place dans son œuvre, pourquoi Courbet peut être confronté à des peintres comme Paulus Potter. Il faut savoir que le peintre avait aménagé «un grand atelier pour les animaux» qui effectivement fut l’occasion de peindre, à l’intérieur, un bœuf, un cheval, un poney écossais… Courbet se laissa aller, dans ses moments d’émotion, à une forme de lyrisme anthropomorphique, dont témoigne l’étude de certaines toiles comme celles des veaux, des renards, des chevreuils et des truites. Pour Benjamin Foudral, ils sont le «miroir de ses combats. À travers les animaux, il explore les limites de sa propre condition – humaine, artistique et politique».
Une peinture politique
Thierry Laugée et Olivier Vayron se demandent comment la peinture animalière, «de peu de valeur morale» à l’époque, entre au Salon de 1848, en pleine révolution politique. Rejoignant ainsi Michelet pour qui «l’histoire naturelle devient une branche politique». Déjà à l’époque, les débats sur l’intelligence animale et la préservation des espèces endémiques pour leur rôle écologique sont très vifs. L’exposition d’Ornans pose les origines animales du réalisme, l’art animalier officiel comme promotion d’une réforme agricole², en plein développement d’un catalogue des races bovines. C’est l’époque où les grains américains envahissent la France et poussent de nombreuses régions, à l’instar du Morvan, à se spécialiser dans l’élevage en abandonnant la céréaliculture. Quels rôles jouent les animaux d’élevage dans le processus de modernisation au 19e siècle? L’exposition montre déjà des gravures de mécanisation de la traite vers 1860, telle que l’ont connue les campagnes franc-comtoises… après la Seconde Guerre mondiale.
L’exposition passe au surplomb avec une réflexion sur l’art et la cause animale: comment les artistes représentent la souffrance animale, avant que se mette en place la Société protectrice des animaux? Comment les formes de «réalisme canin» conduisent à une réflexion sur la destination sociale des animaux? Sans omettre la délicate question de l’anthropomorphisme, présentée ici comme «une compréhension intime de l’animal» et pour Olivier Vayron «l’art de voir en l’animal», contrairement à la pensée de Derrida. Les commissaires terminent leurs réflexions en interrogeant «les naturalismes» auxquels renvoient les peintures sur les renards, les oiseaux, les insectes, pistes qui convergent vers les arts décoratifs.
Une exposition brillante, ambitieuse, passionnante qui nous aide à lire toutes ces publications récentes sur les poulpes, les abeilles, les araignées, les loups, les oiseaux, les sangliers, etc. qui prolifèrent dans l’édition ces dernières années, depuis le livre de Donnay Haraway, Quand les espèces se rencontrent.

Cette histoire des animaux, bousculée par le récent livre de P.-O. Dittmar, L’invention de l’animal (Gallimard) avait été enrichie il y a quelques années par une passionnante BD de K.-L Matignon et O. Martin, L’incroyable histoire des animaux (Les Arènes) pour qui, «sans les animaux, le monde ne serait pas humain». Car les loups et les humains se sont apprivoisés, les ânes ont été aussi à l’origine des échanges commerciaux, les chevaux ont créé aussi les empires, les animaux ont été les premiers à voler dans un ballon des Montgolfier et dans un satellite soviétique… C’est ainsi que Courbet s’inscrit dans cette longue histoire inachevée de la position des humains face aux animaux dont ils ne sont, finalement, que les cohabitants sur terre.
Exposition « Réalisme animal« , du 17 juin au 8 novembre 2016.
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