Paysages sous haute tension

Comment sauver les paysages menacés par l’industrie et notre dévoration énergétique? Le cas des lignes électriques à haute tension a été évoqué au 37e Festival international de géographie de Saint-Dié (2-4 octobre 2026). Pas si simple… Tragique pour certains, bluffant pour d’autres. (Gilles Fumey)

Alors que se déroule ce week-end le festival d’histoire de Blois, les géographes préparent déjà depuis une semaine l’édition 2027 après avoir gambergé pendant trois jours, le week-end dernier, sur le paysage. Météo estivale, comme l’an dernier, qui rappellerait à ceux qui ont connu des éditions précédentes sous la pluie et le froid qu’on est bien entré dans une nouvelle époque climatique annoncée par une sécheresse estivale inédite, mettant à genoux les forestiers et les paysans venus à Saint-Dié nombreux parler de leurs inquiétudes.

On ne fera pas de synthèse impossible quand plus d’une centaine d’interventions de chercheurs, d’élus, d’associations, d’artistes, d’auteurs ont pu travailler sur nos relations aux paysages. Pour donner une idée de la complexité des débats, on va épingler les paysages barrés par des lignes à haute tension qui, avec les éoliennes, cristallisent des critiques sur ce qu’on désigne souvent du nom de massacre.

On a pu suivre Philippe Vasset, qui était absent du FIG, dans une enquête de haute tension sur ce que les câbles électriques font en France en matière de paysage. Le journaliste, sans doute un peu poète, sans carte ni repère à part les pylônes, promène son regard sur ces géants de fer, plantés un peu nulle part, reléguant les terrains qu’ils occupent aux abords des villes au rang du «sauvage». Sauvage? Si l’on suit le Muséum national d’histoire naturelle qui les a examinés de près plusieurs années durant, on ne s’étonnera pas d’y voir des zones refuges pour les animaux et les plantes qui y croissent en abondance, certaines même qu’on croyait disparues comme Polygala comosa. Les animaux, eux, sont moins nombreux à y habiter, car ils doivent pouvoir franchir les multiples obstacles, voies ferrées, autoroutes, barrières en tous genres entre propriétés publiques et privées.

Enfant, dans ma campagne jurassienne, nous étions fascinés par ces «tours Eiffel» à domicile, sur lesquelles les pancartes à tête de mort nous dissuadaient de grimper. Leur grésillement ne semblait pas perturber les chants d’oiseaux que nous pouvions entendre sous les câbles de 400 kilovolts. Leur haute silhouette était une de nos fiertés locales.

Pylône-chat de Bertrand Lavier © Musée de Genève (Suisse)

Dans son livre, Vasset rappelle qu’on n’a jamais autant construit de lignes que ces dernières années. Le réseau a même dépassé les 100 000 kilomètres pour les lignes à haute et très haute tension. Les apprentis géographes les reconnaissent bien sur les cartes IGN et peuvent souligner qu’elles sont nombreuses à servir de repères aux randonneurs. Leur multiplication ne va pas faire baisser le stress social. Ces lignes enjambent des prairies, des haies et des forêts, des crêtes et des rivières, elles sont parfois belles, accompagnent le regard, mais souvent elles griffent la vue et défigurent les paysages. Mais comme rien n’est simple, on suivra le plasticien Bertrand Lavier, qui a récupéré des morceaux de pylônes tombés après la tempête de 1999 et les a exposés, notamment au musée de Genève.

Plus de 200 000 habitants en Île-de-France habitent à proximité d’une ligne à haute tension, sans l’avoir voulu. Mais pas toujours… Certains préfèrent une maison sous une ligne à un appartement dans une cité. Joffrey Vovos cite le cas de «Jean-Robin Barkho, marbrier de 44 ans, qui ne regrette pas d’avoir un pylône dans son jardin, près de sa piscine», parce que le prix du terrain est attractif. Les dangers sur la santé? Certains les mettent en avant car ils en subissent les impacts, d’autres non, assurant qu’ils connaissent des habitants vivant à proximité sans être gênés par le grésillement et ses potentiels impacts. La plupart d’entre eux pestent contre la pollution visuelle, parviennent à faire enterrer les lignes parce que l’enfouissement, malgré son coût très élevé, est accepté au compte-gouttes dans certaines sections des villes. Cela étant, le combat des associations environnementales est loin d’être gagné: les lignes à 400 kilovolts prévues pour les prochaines années ne seront pas enfouies, l’ardoise étant chiffrée par la Commission de régulation de l’énergie à 70 milliards d’euros.

Du reste, pour Matias Perea, expert des marchés de l’énergie, l’enfouissement des câbles à très haute tension engendre des perturbations électromagnétiques sous terre qu’on appelle l’énergie réactive, qui bloque notamment la circulation de l’électricité, nécessitant la construction d’infrastructures de correction en surface. Une étude pour l’enfouissement de six kilomètres de lignes destiné à préserver le paysage entre Fos-sur-Mer et Jonquières a révélé qu’il fallait bétonner neuf hectares d’espaces naturels et agricoles.

En Autriche, un projet qui verra peut-être le jour (chaque région pouvant choisir son animal totem)
© creapills.com

Avec l’artialisation du paysage pratiqué aux États-Unis et dans bien des pays européens, tels l’Autriche, on a pu remplacer les pylônes qui sacrifient les paysages par des impacts qui peuvent le sublimer. Dans un texte manifestement écrit par l’IA pour Créapills, on a pu lire : «Ces animaux d’acier ne sont donc pas de simples supports d’électricité: ils sont les nouveaux totems d’une nation qui réinvente sa manière de produire et de partager l’énergie.»

Un pas de côté au Japon, et dans toute l’Asie orientale, où les lignes électriques nous semblent, à nous Européens, défigurer les villes. Là, dans les pays libres, des associations montent au créneau pour demander leur enfouissement. D’ici-là, les habitants verront encore pour longtemps ces câbles en araignée qui jalonnent les petites villes comme les autoroutes, griffent les rizières et les littoraux comme on n’a pas idée de ce côté-ci de l’Eurasie. Si vous avez la patience de regarder ci-dessous ce petit reportage bavard mais exhaustif sur le sujet, c’est pour vous.


Le site du Festival international de géographie (FIG)


À lire/voir

Philippe Vasset, Dans les grandes lignes, Flammarion, 2026.

Musubi, «Pourquoi tous ces poteaux électriques au Japon?»


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