
La géographie de nos morts est en plein bouleversement. Pas seulement par les cohortes du baby boom qui arrivent au terme de leur vie. Depuis plusieurs siècles, les défunts changent de place. Comme à Paris où l’on a déménagé plus de 2 millions de morts en deux ans. (Gilles Fumey)
Le 30 mai 1780, le restaurateur Gravelot, rue de la Lingerie à Paris, dans le quartier des Halles actuelles, voit s’écrouler un mur mitoyen avec une fosse commune du cimetière des Innocents où s’entassent, depuis les Mérovingiens, pas moins de quarante générations de Parisiens dans ce pré carré minuscule de 120 par 60 mètres. Voltaire se plaignait déjà des «vapeurs pestilentielles dans les chaleurs de l’été après les pluies», les voisins morigénaient contre le pain immangeable, les pustules et les nécroses sur les mains.

Il faut cinq ans pour que le Conseil d’État ordonne la fermeture de la nécropole dont le sol s’élève de deux mètres au-dessus des rues. Pendant vingt-cinq mois, sauf pendant les grandes chaleurs, à partir de l’hiver 1785, la rue Saint-Jacques est, en fin d’après-midi, le théâtre d’un curieux convoi. Des dizaines de charrettes recouvertes d’un drap noir, remplies des ossements du cimetière des Innocents, convergent vers des carrières désaffectées qu’on appelle, pour l’occasion, en référence à Rome: «catacombes». Pour éviter les réactions hostiles de la population et de l’Église, cette armée des ombres est gardée par des torches et des chantres qui psalmodient le Miserere.
Les morts vivent encore
Les morts se déplacent, non seulement parce que les vivants le souhaitent, mais pour la psychologue et philosophe Vinciane Despret Vinciane, parce qu’ils «sont actifs […]. Les morts viennent parfois réclamer, plus fréquemment proposer leur aide [aux vivants], soutenir ou consoler… Ils le font avec tendresse, souvent avec humour». Elle reçoit des patients qui continuent d’entretenir une relation avec leurs morts: ils leur parlent, reçoivent des «signes», rêvent d’eux, veillent sur des objets ou des lieux qui les rendent présents. Or la psychologie tend souvent à traiter ces expériences comme des illusions, voire comme les symptômes d’un deuil qui n’aboutit pas. Pas Vinciane Despret qui s’opposerait à la thèse freudienne d’un deuil à faire.
Plus loin dans le passé, l’historien Jean-Claude Schmitt, dans Les Revenants, a montré que le Moyen Âge croyait aux morts qui reviennent. Même si pour l’Église, ces revenants étaient surtout des âmes du purgatoire réclamant des prières, et non des cadavres à enfermer. Dans certaines régions, on trouve en revanche des pratiques funéraires destinées à empêcher le mort de se relever: les corps peuvent être lestés de pierres, entravés ou retournés. Au 18ᵉ siècle, l’Europe centrale connaît aussi des paniques liées aux vampires. Il est donc plausible que, dans l’imaginaire populaire, le mur des cimetières ait aussi été perçu comme une barrière protectrice, même si les textes officiels ne le disent pas.
Et les cercueils?
Sarah Boucault a enquêté sur la contestation actuelle contre les cercueils imposés par des lois, notamment une de 1801 (hygiéniste) et d’autres, comme celle de 2018 indiquant que le coffre du mort doit respecter «caractéristiques de résistance, d’étanchéité et de biodégradabilité […] ou de combustibilité […] afin de protéger l’environnement et la santé». Le juriste Mathieu Touzeil-Divina (université de Toulouse) dénonce cette délégation de l’État mettant en avant la salubrité qui n’est plus un sujet, les maladies ne se transmettant pas dans l’air. D’où le nouveau motif de la «dignité de la personne humaine» depuis 1994, en réalité, une manière de conserver le cercueil obligatoire dont le marché atteint 170 millions d’euros de chiffre d’affaires et la remise en cause un sérieux manque à gagner pour les entreprises funéraires.
Alors, comment redéfinir la place des morts aujourd’hui ? L’historien Philippe Ariès avait montré comment la modernité a mis les morts à distance, notamment en éloignant les cimetières des villes. Mais, pour Vinciane Despret, les morts n’ont jamais vraiment quitté la vie des vivants. Ils ont simplement changé de place, dans la sphère intime plutôt que dans l’espace public.
À lire

Vinciane Despret, Au bonheur des morts. Récits de ceux qui restent, La Découverte, 2017.
Michel Lussault, Dans la maison des morts. Une immersion au plus près de nos disparus, 2026.
Michel Lussault a décortiqué ce qui se passe derrière les ports d’une maison funéraire. En géographe qui explore l’accueil, les lieux parcourus, les imaginaires et rituels d’obsèques «nécessaires pour continuer à vivre».
Sur le blog
«Les morts n’ont qu’à bien se tenir» (Gilles Fumey)
«Les morts nous parlent depuis l’au-delà» (Gilles Fumey)
«À qui parlent les morts?» (Gilles Fumey)
«La mort n’est pas une fin» (Gilles Fumey)