Carlo Petrini : «Le système alimentaire actuel est criminel»

Carlo Petrini et Vandana Shiva à Turin en 2016

Le sociologue italien Carlo Petrini, militant contre la malbouffe et fondateur de Slow Food, est mort à Bra (Piémont) à l’âge de 76 ans. Il s’est battu pour une alimentation «bonne, propre et juste» et pensait que tout consommateur devait se redéfinir comme un producteur. (Gilles Fumey)

Curieux hommages de celles et ceux comme Georgia Meloni qui ose citer Petrini comme «un visionnaire, un innovateur, un homme en avance sur son temps» alors qu’elle encourage un mode de production qui ne lutte pas contre la misère dans l’agriculture italienne et sabote les efforts des militants[1].

Carlo Petrini nous avait rendu visite dans notre laboratoire du CNRS à Paris en janvier 2016. Le Guardian venait alors de le citer comme «l’un des cinquante hommes qui peuvent sauver la planète». Ses biographes le disent journaliste, sociologue, écrivain, homme politique. Lui aimait à se présenter comme un «oenogastronome», pour une gastronomie engagée et imagée. Il n’avait pas sa langue dans sa poche. «Le système alimentaire actuel est criminel» avait-il asséné dès son arrivée au labo. Carlo Petrini était un homme de conviction et un homme d’action. En 1986, il s’indigne de l’installation d’un fast food étatsunien sur la place d’Espagne à Rome et crée l’association Arcigola contre la malbouffe. Trois ans plus tard, elle devient Slow Food, officiellement mouvement international lorsque des personnalités culturelles italiennes et des représentants de quatorze autres pays signent le Manifeste Slow Food le 10 décembre 1989 «Pour la défense et le droit au plaisir» à l’Opéra comique de Paris. Un éloge de la lenteur comme antidote à la frénésie, à la voracité obsessionnelle. Petrini confiait à Eliane Patriarca qu’il ne voulait pas démonter des McDo, mais plutôt «sauvegarder des tables et des produits menacés, publier des guides, des osteria, des bistrots, éduquer au goût». «La France a du mal à s’ouvrir à une nouvelle gastronomie», poursuivait-il[2]. Il aimait rendre hommage aux femmes italiennes qui créaient des chefs d’œuvre bons et simples «avec l’économie de subsistance».

«Manger, un acte agricole» (Wendel Berry, paysan poète du Kentucky)

En 1996, la ville de Turin accueille le premier Salon du goût et Carlo Petrini lance l’Arche du goût, aujourd’hui catalogue mondial de la biodiversité alimentaire menacée par l’agriculture industrielle et ses intrants, à l’origine d’une perte des trois-quarts de cette biodiversité depuis un siècle. Il s’indignait de la disparition, chaque jour, de dix espèces de fruits et de légumes et autant de races animales. D’où l’idée d’inviter et d’entendre à Turin les producteurs, paysans, artisans, nomades (comme les Samis au nord de la Scandinavie) accueillis dans les familles piémontaises. On y discute comme dans les forums sociaux sur le travail, les productions au lait cru, le droit des femmes à être associées à la production agricole, etc. L’année suivante, c’est à Bra que se tient le premier Slow Cheese où sont exposés les fromages et produits laitiers au lait cru, avec tout ce que cela représente avec les plantes, les pâturages, les races animales, la vie microbienne du lait et les savoir-faire pour la transformation en fromages. Les Fromages naturels de France défendus par Nicolas Floret portent ce combat. En 1989, les «Sentinelles» (notamment en France) prolongent l’Arche du goût en garantissant la survie et le succès de la production alimentaire de qualité d’origine paysanne. Pêcheurs, paysans, artisans qui œuvrent pour des produits souvent menacés d’extinction.

Qui sait que l’agriculture industrielle et chimique (agriculture «conventionnelle» ne voulant rien dire, ne faisant référence à aucune convention) est bâtie sur des monocultures très vulnérables. Petrini aimait rappeler qu’un champignon, l’helminthosporiose, qui avait détruit les récoltes de maïs dans les années 1970, a pu être remplacé par des variétés autochtones qui ont permis d’éviter le désastre. Des centaines de produits sont catalogués à l’Arche du goût, des variétés de maïs, de thym et, pour la France, des melons du Quercy, du blé rouge, des poulets, du porc noir et des moutons (la race barégeoise), des anchois (de Collioure), de la farine de châtaigne, des fromages comme la Tome des Bauges ou le Bleu de Termignon, etc.

En 2004, Turin accueille dans le Lingotto de Fiat plus de 5000 délégués de 130 pays à Terra Madre. Ces milliers de producteurs sont mis en avant parce qu’ils protègent l’environnement et les communautés paysannes. Slow Food s’engage alors pour la justice sociale dans le monde entier. On y entend la voix de la biologiste activiste Vandana Shiva portée contre les multinationales en Inde. Au même moment, à Pollenzo, Slow Food accueille la première promotion de l’université des Sciences gastronomiques dédiée à l’étude multidisciplinaire de l’alimentation. La publication du Millenium Ecosystem Assessment Report en 2005, alertant sur la perte massive de biodiversité et de la dégradation des sols, l’inquiète. «Un gastronome gourmet qui ne se soucie pas d’environnement est stupide, mais un écolo qui n’a pas de sensibilité gastronomique est triste.»

Slow Food se bat, alors, pour une alimentation «bonne, propre et juste» pour tous. À Puebla (Mexique) en 2007, Slow Food s’engage: «de l’alimentation à la terre, du plaisir à la justice, de la qualité aux achats quotidiens, de la promotion des produits à l’égalité de dignité pour la diversité culturelle». Deux ans plus tard, l’ONG lance l’Alliance des chefs (plus d’un millier dans le monde) devenue Alliance des cuisiniers pour «rassembler les restaurateurs·rices qui défendent la philosophie Slow Food dans leur cuisine, souvent en utilisant des ingrédients de l’Arche du Goût ou des Sentinelle[3]. En France, elle compte Olivier Roellinger, connu pour ses combats. Les Sentinelles sont des projets de sauvegarde de productions artisanales comme la brousse du Rove, les cerises d’Itxassou, les huîtres bretonnes, etc. Des centaines de projets de microéconomie se sont multipliés, appuyés par Slow Food.

Christophe Chevrier, Juliette Helson, Carlo Petrini et Dominique Archambault en Chine

«L’avenir, ce sont les économies locales»

En 2010, Slow food lance l’initiative Jardins en Afrique, qui implique des agronomes locaux et des communautés dans la promotion de l’agroécologie par le biais de jardins alimentaires dans les écoles, les communautés et les familles. Grâce à cette initiative, Slow Food rencontre un agronome ougandais, Edward Mukiibi, qui devient en 2022 président de l’association. Depuis son lancement, l’initiative a touché des dizaines de milliers de personnes dans plus de 20 pays africains. L’année suivante, Slow Food s’engage à aider les communautés nourricières autochtones avec Indigenous Terra Madre, en Suède. On la repère aussi à l’exposition universelle de Milan en 2015, où elle défend la biodiversité, les jardins potagers, les fromages au lait cru et le vin. L’Italie s’est battue à Bruxelles pour faire interdire le lait en poudre dans la production de fromage. À Chengdu, en Chine, en 2017, Slow Food s’oriente vers plus d’inclusivité et de nouvelles formes d’engagement. Telle, en 2023, la campagne européenne de réduction des pesticides pour sauver les abeilles et les agriculteurs (plus d’un million de signatures). Slow Food a lancé en 2019 Slow Fish, à Gênes, pour promouvoir la pêche durable, puis Slow Wine en 2024, à Bologne, pour défendre avec 1000 exposants de 29 pays les questions sur les sols, les emballages.

Le message des communautés rurales qui se réunissent à Turin, c’est que l’industrialisation de l’agriculture, la distribution de masse et les «arrogants des multinationales» ont le projet de tuer les économies locales, jugées «pauvres, de niche». Il faut dire que «c’est l’économie de marché qui est en bout de course» et il faut «raccourcir le trajet du lieu de production à la cuisine domestique».

Hommage à Brillat-Savarin

Carlo Petrini regrettait que beaucoup aient de la gastronomie une idée restreinte et stéréotypée. Lui préférait citer le gastronome français Jean-Anthelme Brillat-Savarin et son ouvrage visionnaire publié en 1825. Dans la Physiologie du goût, le juriste passionné de gastronomie (un mot inventé en 1800) proposait pas moins de vingt préceptes pour construire une société gastronome. Tout au long de l’ouvrage, Brillat-Savarin détaillait les multiples dimensions de la gastronomie: elle est économique et politique, elle est aussi un enjeu de santé – en citant Hippocrate pour qui la nourriture est la première médecine. La gastronomie doit aussi être écologique: aujourd’hui, l’agriculture est responsable d’une grande partie des émissions de gaz à effet de serre. Petrini voyait la ressource en eau menacée. À Paris, il s’était échauffé: «Dans le Jourdain, où Jésus a été baptisé, aujourd’hui on peut à peine se tremper les pieds…». La gastronomie est aussi esthétique: écarter une pomme de terre sous prétexte qu’elle est mal fichue est un «acte fasciste»! La gastronomie est, enfin, un élément considérable de notre patrimoine. Pier Paolo Pasolini disait ainsi que «le jour ou l’Italie n’aura plus d’artisans et de paysans, elle aura perdu son histoire».

Il y a une triste histoire que Carlo Petrini nous avait racontée. Dans la région des Monti Lattari, près de Naples, la mucca agerolese produit le lait qui sert à faire le célèbre fromage Provolone del Monaco. Les vaches de race locale peuvent donner douze litres par jour, litre acheté 0,32 euros aux paysans. La graisse qu’il contient est récupérée et utilisée par les industriels pour la pâtisserie, et c’est donc un lait pauvre en nutriments qui est vendu en supermarché. Situation économiquement intenable pour les éleveurs et scandaleuse du point de vue sanitaire parce que le lait vendu au consommateur est sans intérêt nutritionnel! La fausse solution qu’ont trouvée les éleveurs, c’est la frisonne, une vache hollandaise qui produit 40 litres par jour. Terroir et consommateurs sont oubliés…

Conclusion, «notre système doit changer, la politique doit se réveiller». Il faut se battre contre l’industrialisation de l’alimentation qui se moque de la qualité ou l’assimile à des concepts différents comme la sécurité alimentaire. Slow Food a été moquée par la gauche parce qu’elle défendait un «vice bourgeois» et la droite qui se gaussait de son élitisme. Se battre contre l’agrobusiness, c’est possible si «les mangeurs se transforment en coproducteurs. En italien, on dit que ‘la paura fa novanta’, la peur donne des ailes. Les consommateurs échaudés par les crises alimentaires depuis la vache folle commencent à réagir. Je suis optimiste

De fait, indécrottable optimiste, Petrini pensait que le changement est dans l’air, poussé par la naissance d’un sentiment d’une communauté de destin, terme qu’il emprunte à Edgar Morin, fondateur du laboratoire qui le recevait en 2016 à Paris. Petrini dénonçait le fait que la FAO avait appuyé le productivisme pour lutter contre la faim. Résultat: «On produit de la nourriture pour 12 milliards de personnes, nous sommes 8 milliards, 860 millions souffrent de faim et malnutrition et près de 2 milliards sont obèses.» Depuis 2004, Slow Food a aidé la FAO à encourager les agricultures gastronomiques locales.

Carlo Petrini a reçu de nombreux prix et distinctions, dont celui du Concours international de vins et spiritueux à Londres, le Prix Sicco Mansholt de Hollande, un doctorat honoris causa en anthropologie culturelle de l’Instituto Universitario Suor Orsola Benincasa de Naples, un diplôme honorifique de l’Université du New Hampshire, et le Prix Eckart Witzigmann science et médias de l’Allemagne. Il a été nommé «Innovateur» dans la liste Time Magazine des héros européens 2004. En 2013, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) le récompense en lui attribuant le prix Champion de la terre, reconnaissant son caractère visionnaire. Petrini a publié des conversations avec le pape François (Terra futura) sur l’écologie intégrale en 2020. Trois conversations qui ont eu lieu en 2018 après un séisme en Italie, en 2019 avant le synode pour l’Amazonie et en 2020 pendant la pandémie du Covid. Biodiversité, économie, migrations, éducation et communauté, tels sont les thèmes du livre pour inviter à renouer la planète et ses peuples.

Plus que jamais, l’aventure Slow Food continue. Terra Madre a voyagé en 2025 en Norvège, aux Philippines, en Belgique et aux États-Unis. La communauté Slow Food s’est réunie pour rendre hommage à son fondateur. Le président Edward Mukiibi a exprimé à la fois la tristesse et la détermination: «Nos cœurs sont emplis de tristesse, mais aussi de gratitude – pour toutes les graines que tu as semées sur cette terre», a-t-il déclaré, rappelant que l’héritage de Carlo vit à travers des valeurs comme l’humanité, l’humilité, l’empathie et le courage. «Tu nous as donné foi en nous-mêmes et en notre pouvoir de changer le monde grâce à l’alimentation. Tu nous as fait croire qu’un monde meilleur était possible.»


Terra Madre et la seizième édition du Salone del gusto se tiendront du 24 au 27 septembre 2026 à Turin au Parco Dora.

En 2026, Slow Food existe dans plus de 150 pays et compte plus de 100 000 membres et sympathisants.

Slow Food France 

Slow Food à Paris 


[1] Dans le secteur agricole, on compte environ 150 décès par an, selon les données officielles, des chiffres très probablement sous-estimés étant donné l’ampleur du travail au noir.

[2] Pourquoi Slow Food peine à progresser en France et que pensez-vous de José Bové ? lui demandait Eliane Patriarca. «Nous sommes solidaires de Bové, que je connais bien, et nous nous rejoignons sur la souveraineté alimentaire, les OGM, la nécessité d’une nouvelle agriculture, mais nos moyens d’action diffèrent. On ne peut rester dans la phase de dénonciation, il faut proposer autre chose. Face à la gastronomie, la France, à qui je dois toute ma formation, se conduit en madre e matrinia, mère et marâtre…, elle a du mal à s’ouvrir à une nouvelle gastronomie.» A Juliette Helson en 2016, il confiait sa fierté d’avoir créé Slow Food à l’Opéra comique, il aimait la France, particulièrement le Pays basque et venait souvent à Paris incognito.

[3] «Toutes les cuisines du monde doivent jouir d’une même dignité. Il est nécessaire de réhabiliter et de faire connaître les produits d’un territoire ainsi que les manières de les cuisiner : ces savoirs courent le risque de disparaître avec la biodiversité alimentaire qui les a inspirés ; ces produits supplantés par l’industrie agro-alimentaire et par une agriculture intensive, esclave de la chimie et conditionnée par le marché mondial. Je parle d’une gastronomie libérée» aimait à penser Carlo Petrini.


À lire

«Food and the city. Comment les villes s’alimentent» (Gilles Fumey – slowfood.com)

«Slow Food, des nourritures militantes» (Gilles Fumey – Sciences humaines)


Sur le blog

«Carlo Petrini en croisade pour sauver la biodiversité alimentaire» (Gilles Fumey – Libération)

«Terra Madre (2018) – Slow Food pose les questions qui fâchent» (Gilles Fumey – Libération)

«Vandana Shiva, une scientifique sur le front climatique et alimentaire» (Gilles Fumey)

Tous les textes de Gilles Fumey sur Terra Madre

Tous les textes de Gilles Fumey sur Slow Cheese


Pour nous suivre sur les réseaux sociaux

Facebook: https://facebook.com/geographiesenmouvement/

LinkedIn: https://www.linkedin.com/company/109185391/

Une réflexion au sujet de « Carlo Petrini : «Le système alimentaire actuel est criminel» »

  1. Bonjour,

    Je suis vos mails. Pouvez- vous me rendre un service car c’est dur de communiquer ?

    Je suis agriculteur et je mène une sorte de double vie. En plus de mon travail déjà prenant, j’écris sur les femmes du Monde rural, la nature. Dans un système peut-être plus patriarcal que la moyenne, je peux vous garantir que c’est très dure d’être une femme à la campagne et j’ai beaucoup d’admiration pour leur courage, idem pour les femmes des cités, dont je me sens très proche.

    Ce qui m’agace aujourd’hui, c’est le dérèglement climatique. Sur trois mois d’hiver, il a plu la moitié de la pluviométrie annuelle. (420/780-800 millimètres). Puis nous avons eu 2 mois de sécheresse avec un temps froid et maintenant, c’est la canicule. Vous comprendrez que c’est hyper difficile de cultiver la terre. Avec le dérèglement climatique, nous voyons que les phénomènes ; tempêtes, inondations, sécheresse ont plus d’amplitude. Des inondations, des tempêtes qui emportent tout sur leur passage. Cela m’attriste vraiment de voir ces pauvres familles perdent tout leur maigre bien et que les gouvernements les laissent à l’abandon. C’est ce que je raconte dans Pompon le percheron.

    Je pense que c’est aux agriculteurs modérés comme les Européens de prendre la parole. Personne d’autre le fera à notre place. Si vous pouvez trouver une astuce pour me donner la parole, ce serait formidable.

    Je peux vous envoyer par courrier ou par en PDF le texte Pompon le percheron. Comme cela, vous jugerez ce que je défends. Le texte n’est pas très long et se lit très facilement.

    Ce que j’ai écrit : Renaissance, le texte de base du court-métrage Pauline réalisé par Céline Sciamma, dans le concours : jeune et homo sous le regard des autres. Toujours visible sur You Tube. Alexandra dite Alex : C’est tout le passé de mon héroïne du court-métrage. Prudence : trois histoires qui se mêlent et qui raconte notre époque. Le constat à l’amiable : une pièce de théâtre sur les violences conjugales éditée par la librairie Théâtrale. Pompon le percheron : un conte sur le réchauffement climatique.

    Surtout, visitez ma page Facebook: alain.charbonneau.page. Vous verrez plein de chose qui me touche et l’histoire du court-métrage Pauline.

    Très cordialement, Alain Charbonneau


    J’aime

Laisser un commentaire