« Engageons-nous en utopie pour que le monde reste habitable »

Laurent Testot nous alerte sur nos empreintes terrestres. Elles sont dramatiques. Un constat à lire et relire, pour basculer d’un monde vers un autre. Faute de quoi, le nôtre sera invivable dans peu de temps. (Gilles Fumey)

Quelle planète laissons-nous à nos enfants? Et quels enfants? Ceux nés du bon côté pour bénéficier des cadeaux du génie de la civilisation thermo-industrielle? Ou ceux malnutris, sans accès à l’éducation, confinés dans leurs pays à une vie qui les désespère?

Avec nous, ils sont devant un tableau noir: agriculture industrielle et sa dévastation de la biodiversité par la chimie toxique, prédatrice d’eau douce, érodant les sols; industries exigeant des terres de plus en plus rares et polluant avec les hydrocarbures par les plastiques; climat qui voit fondre les calottes glaciaires, les océans s’acidifier… «L’habitabilité du monde recule.» Dans cinquante ans, exit le tourisme à Bali, fin des steaks venus du Brésil dont la forêt sera devenue une savane. La croissance et la consommation, Laurent Testot nous explique, avec le talent du cartographe Perrin Remonté, pourquoi c’est «une plaisanterie».

La seule espèce Homo survivante, la nôtre, conquiert le monde depuis 200 000 ans. On se pose la question de savoir si c’est elle, ou le climat, qui ont tué les grands animaux. Les vagues d’extinction de la mégafaune sont des tsunamis: 100% en Méditerranée mais sur plusieurs milliers d’années, comme en Afrique, non chiffrée mais massive à Madagascar en 400 ans, jusqu’à 80% dans les Amériques et plus en Australie, 100% dans les Antilles et en Nouvelle-Zélande (ici, en un siècle, vers 1280). Un tableau de chasse impressionnant au moment où, en grande partie pendant l’Holocène, le climat se stabilise donnant à l’humanité l’occasion de prospérer. Bilan : entre 80 et 120 milliards d’humains ont foulé la Terre avant nous dont 9 milliards seulement avant l’agriculture.

Cueillir, croiser, cultiver, telle est la domestication du vivant. En contrôlant les milieux, l’humanité transforme le visage de la Terre, domestiquant le loup en chien avant des milliers d’autres espèces vivantes. Lorsque certaines populations s’entassent dans les villes, la promiscuité diffuse les pathogènes, les élites valorisent la métallurgie, les premiers empires se mettent en place.

Notre empreinte sur Terre fourmille de surprises qui poussent hors de nos retranchements. En l’an mil, l’Europe est une «péninsule oubliée» face à l’Islam, l’Inde et la Chine et leurs populations lettrées équipées de riches bibliothèques et d’un système monétaire fonctionnel. Tout va changer au temps des cathédrales qui jette la base du capitalisme et de nouveaux savoirs empruntés à la Chine (métallurgie, papier, boussole, poudre). La domination de l’océan va pousser à la «divergence» avec le reste du monde, la civilisation thermo-industrielle orientant l’humanité sur une nouvelle voie. Avec un gros marqueur: le recul des forêts. 2 milliards d’hectares de forêts ont été rasés depuis 12 000 ans.

Le supposé «génie» de l’Europe s’est appuyé sur l’extraction des ressources de la planète. Et rien ne s’arrange: pour Laurent Testot, le partage des richesses est «un non-dit planétaire»: moins de 1% des humains possèdent 44% des richesses. Jamais l’humanité n’avait été jugée comme une force géologique, capable de transformer la planète jusqu’à poser la question de la survie de l’espèce. La prise de conscience ne date pas d’hier, mais «Sapiens est-il vraiment sage?»

Quand le plastique prend l’eau © DR

Un gros chapitre sur l’eau, «vitale», «la mer à l’assaut des terres», et toutes les questions géopolitiques surgies depuis quelques décennies, alors que la Terre vole de record en record de hausse des températures, que les océans s’acidifient et son pollués… «La recette parfaite du désastre.» Tout comme cette grande «dévoration» de l’océan que certains pays sont en train de dépeupler. Sentinelles du climat, les glaciers et les pôles pourraient aider les politiques à penser autrement que par la croissance. Gare à l’atmosphère dont nous sommes en train de changer la composition, ramenant la Terre à un état qu’elle a connu il y a plus de trois millions d’années, à cause des quatre fléaux, le CO2, grand coupable, à côté du méthane, du protoxyde d’azote et des gaz fluorés. Sans oublier les mégafeux ayant touché 132 millions d’hectares en 2024, aggravant le changement du climat.

La guerre avec l’Iran a mis en avant l’addiction aux énergies fossiles qui ont été la base de la civilisation thermo-industrielle. Comment faire? Décroître, démondialiser, démarchandiser? Tout est ouvert pour éviter «la guerre des milieux», la destruction de la Terre, sous le sol, malgré le «rare» devenu subitement géopolitique, sur les sols qu’on artificialise, tous les flux vitaux (carbone azote, phosphore) qu’on perturbe grâce à des artères toujours plus ouvertes aux 100 000 navires de transport maritime sans compter ce qui circule sur les routes et dans les airs.

Jusqu’où soumettrons-nous la nature, se demande Laurent Testot? Jusqu’où «s’évapore» le sauvage? Quels prix sanitaires sommes-nous prêts à payer avec la croissance inéluctable des pandémies ? Alerter sur les points de bascule, sur notre futur à 4°C qui menace même notre capacité à nous nourrir. Les données les plus émouvantes de cet atlas hors normes, ce sont celles des «derniers gardiens», les peuples autochtones, soit 7% de la population mondiale, contribuant à conserver près d’un cinquième des terres dans des régions à forte biodiversité. Les gardiens de la Terre pour responsabiliser les firmes, «dompter le climat, décrédibiliser les marchands de doute, désarmer, réguler l’IA».

«Engageons-nous en utopie pour que le monde reste habitable


Laurent Testot, Perrin Remonté, Notre empreinte sur Terre, Armand Colin, 2025.


À voir

Une histoire mondiale des forêts [Laurent Testot] © Café Collapse


Sur le blog

«La Terre se consume» (Gilles Fumey)

«Comment la terre est encore habitable» (Gilles Fumey)

«La guerre de l’eau aura-t-elle lieu?» (Renaud Duterme)

«Chicago 1995, un avant-goût de l’avenir» (Renaud Duterme)


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