Vandana Shiva, une scientifique sur le front climatique et alimentaire

Coup de sang de Vandana Shiva, scientifique d’origine indienne, dont la voix porte dans le monde entier contre l’agro-industrie. « Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire » est une analyse implacable contre l’agro-industrie. Elle appelle à une régénération des cycles de la Terre, faute de quoi la santé des humains va dégénérer. (Gilles Fumey)

La voix de Vandana Shiva, écoféministe d’influence mondiale, nous vient de l’Inde, où la physicienne dirige la Fondation de recherche pour la science, la technologie et l’écologie. Sa vie est un combat pour dire que «la sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1% contre la Terre et ses habitants». Une poignée «qui exploite, accapare et pollue un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations».

Le plaidoyer est clair et net: comment laisser 1% des humains les plus riches polluer 1000 fois plus que les 1% les plus pauvres? Cette économie de la cupidité et ce rejet démocratique mondial de la domination s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement des pays des Suds qui paient le plus lourd tribut. Vandana Shiva cite l’État indien d’Odisha en 1999 où plus de 10 000 personnes ont perdu la vie.

La Convention pour la biodiversité signée à Rio en 1992 a été remise en cause: la biopiraterie n’est plus sanctionnée, la biosécurité contournée parce que l’échelon international des traités est contrôlé par les agents de la mondialisation (les 1%). Vandana Shiva se révolte car, pour elle, «le changement climatique est une question de justice» et que tout est fait pour déréguler et privatiser. Les grandes fortunes ont détourné les négociations climatiques: Bill Gates qui n’est pas un gouvernement, s’invite à la COP de Paris pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, la «fausse nourriture» (fake food), les compensations carbone, remplaçant le principe du pollueur-payeur par celui du «pollueur payé». À New York en 2023, il déclare que ceux qui pensent que les arbres absorbent le CO2 sont des «idiots».

La biosphère qui régule le climat est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Vandana Shiva décrit les cyclones qui ont ravagé le Bengale en 2021 et 2022 et détruit les récoltes, la sécheresse qui a sévi 2023 et détruit les semis de riz, tué les oiseaux. Dans la vallée où elle a grandi, toutes les cultures de légumineuses de son enfance ont disparu, les fortes pluies de la même année ont éliminé les cultures de soja et de coton, sans alternative possible. La solution? «Régénérer la Terre par le soin», avance-t-elle, avec des économies de subsistance circulaires, fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés, exempts de tout produit chimique, favorisant le recyclage.

Il faut comprendre comment la symbiose entre les plantes et les organismes du sol, tels les champignons mycorhiziens, produit des aliments plus sains. Quand les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente. Les cycles dégénératifs se transforment en cycles régénératifs. Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30% des émissions fossiles mondiales. Les turricules (rejets de surface des vers de terre) peuvent représenter jusqu’à 90 tonnes par hectare et contiennent 5 fois plus d’azote que la terre… Tout ce cycle est détruit par l’agrochimie, les fertilisants synthétiques détruisant les sols vivants, polluant les eaux, et émittant des gaz à effet de serre 300 fois plus nocifs pour les systèmes climatiques que le CO2. L’Inde est confrontée à une sévère crise de l’eau. «Plus de 75% des ressources en eau ont été anéanties par l’agriculture chimique.»

Pour changer de paradigme, «il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis, régénérer la Terre, en tant que communautés interconnectées. […] Il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire, nous réapproprier notre nourriture, la Terre, nos vies, nos libertés, notre avenir».

Vandana Shiva bâtit son argumentaire en décortiquant l’affrontement entre le paradigme «mécanophile» et les «technologies naturelles». Se posant contre l’idée que la vie serait composée d’éléments séparables et immuables. Grâce à la théorie quantique qui dépasse les hypothèses mécanistes pour valoriser l’idée de «potentiels». Ce qu’on appelle la science est trop souvent façonné sur «l’assujettissement de la nature, des femmes, des cultures minoritaires et des humains ordinaires».

L’esprit mécaniste est une construction du patriarcat capitaliste, un outil efficace pour l’exploitation et l’extraction, la manipulation et le contrôle. Il nie la capacité d’auto-organisation qui est le trait distinctif des systèmes vivants, des systèmes complexes, capables de subir des changements structurels, de s’auto-guérir. Goethe insiste: «La vie en tant que tout s’exprime par elle-même comme une force qui ne peut être contenue dans ses seules parties.»

En Inde, la révolution verte de Norman Borlaug est une escroquerie. Une alimentation équilibrée, c’est plus que des volumes de blé et de riz, c’est des légumes, des légumineuses, du millet. Ce qui a augmenté les rendements, ce ne sont pas les nouvelles semences et les produits chimiques, mais l’irrigation. Ce qu’on a appelé les variétés à haut rendement sont, en matière de nutrition, des faibles rendements comparés à la diversité des semences indigènes. Nous sommes dans une monoculture de l’esprit, aveugles à la biodiversité, dépendant des énergies fossiles: «Nous mangeons du pétrole, nous buvons du pétrole, nous respirons du pétrole.»

Pour Vandana Shiva, l’agriculture industrielle, «c’est l’illusion de la sécurité alimentaire». La déforestation causée par l’agrobusiness représente 20% des émissions de gaz à effet de serre (GES), l’Amazonie a déjà perdu 20% de sa superficie. Les emballages représentent 20% des émissions de GES, les déchets 4%. L’Amérique du Nord jette la moitié de sa nourriture. Et dans le même temps, un million d’espèces sont menacées d’extinction. 75% des insectes ont disparu en Allemagne, entraînant la disparition de millions d’oiseaux. La marchandisation de la nourriture a réduit les plants cultivés à une dizaine de variétés dans le monde, alors qu’en Inde, il existe 20 000 variétés de riz, 1 500 variétés de mangues et de bananes. On oublie qu’une cuillère à café de sol sain et vivant peut comporter entre 100 millions et 1 milliard de bactéries.

Plus en avant est la critique des aliments ultra-transformés, voraces en énergie et en ressources, avec leur myriade d’ingrédients synthétiques dangereux pour la santé. Les firmes chimiques qui contrôlent l’agriculture industrielle et la médecine ont tenté de remplacer le discours écologique (celui des interactions) par le paradigme réductionniste. Alors que l’Inde a un riche héritage intellectuel et scientifique (les nourritures y sont le fondement de la santé), le pays devient l’épicentre de maladies chroniques. On y est passé du biologique au chimique pour l’agriculture et de l’artisanal à l’industriel en matière de transformation. «Les céréales du petit-déjeuner, les en-cas, les confiseries impliquent pour leur fabrication tout un cocktail d’additifs chimiques. L’emballage des aliments les expose, par le plastique et l’aluminium, aux contaminations alors qu’ils sont présentés comme «plus sûrs que ceux vendus à l’air libre».

Les cas de salmonelle se multiplient en Allemagne. Au Royaume-Uni, on est passé de 14 233 cas en 1987 à 86 528 cas en 2000! En Inde, la Food Safety and Standards Authority of India (FSSAI) est une autorité centralisatrice qui entraîne la pire forme de capitalisme d’État: «elle opère comme un fascisme alimentaire, s’appuyant sur une mafia au service des multinationales». Les plaintes contre Coca Cola et Pepsi pour les hauts niveaux de pesticides dans les boissons qui comprenaient, entre autres, de l’acide phosphorique, de la caféine, du sirop de maïs – à l’origine de la stéatose hépatique –, de l’éthylène glycol et du dioxyde de carbone ont été annulées par la Cour suprême de l’Inde. Aujourd’hui, avec ces firmes, elles parrainent la conférence annuelle de la Société indienne de nutrition. De pseudo-lois de sécurité empêchent les aliments sûrs, tout en légalisant les crimes alimentaires des agro-industries. Ces lois développent la pauvreté et le chômage, en détruisant des millions de modes de subsistance locaux. Comme l’écrivait Olivier Assouly dans L’organisation criminelle de la faim, la consommation de tous ces aliments transformés incite les gens à manger davantage, à consommer en moyenne 500 kcal supplémentaires par jour et, donc, prendre du poids. Contrairement à ce qu’affirment les productivistes affiliés à la FNSEA et la CR mais aussi les firmes agro-industrielles, l’alimentation industrielle engendre la faim et la malnutrition: 90% du maïs et du soja produits dans le monde sont utilisés comme biocarburants ou aliments pour animaux. Ces céréales proviennent de monocultures qui font surgir des maladies liées à des carences en nutriments.

Les nourritures sont la monnaie d’échange de la vie. Elles nous relient, nous, la Terre et les autres espèces. Nous devons combattre le secteur agricole industriel reconnu comme l’un des «principaux acteurs de la mondialisation prédatrice en cours» optant pour l’efficacité du capital plutôt que pour le bien-être des personnes. Ainsi, la question alimentaire est politique.


À lire

Vandana Shiva, Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, Wildproject, 2026.

Gilles Fumey, Géopolitique de l’alimentation, Sciences humaines, 2023.

Gilles Fumey, Le petit-déjeuner, un repas inutile?, Éditions d’en bas, 2025.


Sur le blog

«Face à l’effondrement» (Gilles Fumey)

«Comment on saccage les paysages. Le cas de la lavande en Provence» (Gilles Fumey)

«Un système agroalimentaire à la dérive» (Gilles Fumey)

«Grandes manœuvres dans l’agriculture» (Gilles Fumey)

«Terra Madre, à Turin. Pour une alimentation bonne, propre et juste» (Gilles Fumey)


Pour nous suivre sur les réseaux sociaux

Facebook: https://facebook.com/geographiesenmouvement/

LinkedIn: https://www.linkedin.com/company/109185391/

Laisser un commentaire