Désespérant, Gustave !

Les œuvres d’art sont-elles faites pour circuler? Être vues du plus grand nombre? Par qui? Si on doit rendre un jour les œuvres volées pendant les guerres et périodes coloniales, faut-il laisser à la dure loi du marché – celle du fric – les tableaux quitter la France? Étude du cas désespérant du célèbre tableau de Gustave Courbet. (Gilles Fumey)

On imaginerait aisément Gustave Courbet en colère. Désespéré de voir une de ses peintures les plus chères qu’il a gardée toute sa vie, un autoportrait de jeunesse, achetée en catimini par le Qatar. Au même moment, le musée du Quai-Branly élude la question de l’origine d’œuvres issues de pays africains où la colonisation autorisait tous les pillages. C’est gentiment dit: «Paris célèbre les arts d’Afrique et d’Océanie» comme le Qatar pourrait informer ses visiteurs qu’il a «recueilli» le chef d’œuvre de Courbet: Bienvenue à Doha, Gustave! À l’Art Mill Museum, un gigamusée d’art moderne et contemporain conçu par l’architecte chilien Alejandro Aravena.

On peut toujours dire que sur le millier de toiles qu’on doit au peintre d’Ornans, au bas mot, le tiers est déjà à l’étranger, dans des collections privées et les grands musées comme le Metropolitan de New York, l’Art Institute de Chicago, l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Mais là, pour cette toile opportunément appelée par Courbet Le Désespéré, précisément même peut-être à cause de cette appellation, la découverte d’une vente sans publicité obligatoire, pose la question autrement.

L’autoportrait date des années 1843-1845, Courbet a alors 24 ans. Ses yeux écarquillés, ses mains empoignant la chevelure, signifiant tout à la fois la peur, la surprise, l’extase et… le désespoir, est tout ce qu’on ne peint pas à l’époque. Resté chez le peintre jusqu’à sa mort en Suisse, le tableau aurait été vendu 50 millions d’euros en 2014 par Monique Cugnier-Cusenier, une Haut-Saônoise dont l’aïeul l’avait acquis dans les années 1920 et qui n’avait pas quitté cette famille de distillateurs appréciée du peintre pour son mécénat. C’est un déménagement de la famille à Paris qui a valu au tableau une protection dans un coffre de banque. Selon une amie proche, «Madame Cugnier-Cusenier, octogénaire, pensait avoir vendu à une Américaine comme c’est inscrit dans l’acte notarié où il était prévu que le tableau reste en France». La princesse qatarie Cheikha Al-Mayassa avait prévenu en 2024 le ministère de la Culture que le tableau était chez elle. Troublant timing, que cette annonce de sortie du territoire survienne en mars 2025 au décès de la vieille dame franc-comtoise. La dernière fois que le tableau avait été exposé, c’était au Grand Palais en 2007.

On sait que le Qatar a pu acquérir, sans s’en vanter, des Gauguin, Cézanne (250 millions de dollars), Rotkho, Monet, Picasso, Klein, voire des œuvres possédées par Claude Berri qui les avait pourtant destinées par une dation au Centre Pompidou. Pour Le Désespéré, si l’État peut inciter un mécène à mettre la main à la poche, moyennant un abattement fiscal de 90%, une source bien informée donne son analyse: pourquoi se fâcher avec le Qatar engagé depuis 2024 à perfuser l’économie française d’ici 2030 de 30 milliards d’euros dans trois secteurs: l’IA, l’énergie et la culture.

Autre temps, autres mœurs? Car au musée du Quai Branly, on ne craint pas de gommer ce qu’il y a derrière les «arts d’Afrique et d’Océanie», dont les objets ont été le fruit de pillages à des populations autochtones, parfois réduites à l’esclavage, à qui on a dénié les structures mythiques au motif d’une christianisation jugée supérieure. Ce que l’actuelle exposition appelle «célébration des arts» devrait renvoyer aux avant-gardes du fauvisme et du cubisme, voire de l’expressionnisme, soit Picasso, Matisse, Braque, Kirchner, Klee… qui ont tant observé les masques, les statues et leur plastique. On peut même se désoler de ne voir mis en avant que les marchands, les galeries et quelques amateurs comme Level ou Clouzot qui «collectaient», dit-on par euphémisme, ces œuvres chez les administrateurs, les missionnaires, les militaires, en passant sous silence les profits ou les violences, pourtant dénoncées un peu plus tard par Albert Londres.

On dira qu’avec Le Désespéré de Courbet, nous n’en sommes pas là, que l’achat n’est pas forcément un pillage. Pourtant, dans le silence qui a entouré la transaction, certains diront la «spoliation» de ce tableau, on comprend que des politiques aient qualifié cet achat de «dilapidation» contre laquelle se battent aujourd’hui les associations défendant le patrimoine, comme Sites & Monuments.

Depuis le 14 octobre 2025, Le Désespéré est au musée d’Orsay, «prêté» par le Qatar jusqu’en 2030, un geste qui aurait sans doute poussé le natif d’Ornans à hurler en voyant son autoportrait divulgué par un achat qui relève de la vulgarité mercantile dont il avait précisément voulu l’écarter, contrairement à ses autres œuvres qu’il était bien contraint de vendre pour subsister.

Lire et relire L’Afrique fantôme de Michel Leiris qui dénonce l’intimidation, la pression coloniale, la confiscation d’objets rituels, les achats forcés auxquels il a participé, en dénonçant son hypocrisie. Ce récit d’une conscience divisée, ce témoignage de contradiction morale est une critique forte du système colonial.


Sur le blog 

«Décoloniser les œuvres d’art?» (Gilles Fumey)

«Gustave Courbet, le peintre qui fait penser les pierres» (Gilles Fumey)

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