Nous sommes une colonie (numérique) des États-Unis

À notre insu ou avec notre consentement, les États-Unis sont parvenus à coloniser nos territoires par des technologies quasi invisibles au très long cours. Certains redoutent ce néocolonialisme qui n’est pourtant pas une fatalité. (Gilles Fumey)

Les embardées de Trump contre l’Europe ont fait planer la menace d’une action sur ce qu’il faut appeler le système colonial numérique états-unien. Lorsque Nicolas Guillou, magistrat à la Cour pénale internationale, s’est vu sanctionné par Washington pour avoir émis un mandat d’arrêt international contre le premier ministre israélien, les Européens ont pu mesurer le poids de l’extraterritorialité des États-Unis en matière juridique qui avait déjà sanctionné trois autres juges. Ces mesures reposent sur l’Executive Order 14203 «Imposing Sanctions on the International Criminal Court» du 6 février 2025, signé par la Maison blanche.

L’imbrication des économies européenne et étatsunienne est telle que les sanctions ont des conséquences radicales: gel des fonds et des ressources économiques des magistrats et de toute entité qu’ils contrôlent, interdiction de mise à disposition directe ou indirecte de fonds ou de ressources économiques. En plus de l’interdiction du territoire américain, les comptes sont bloqués, notamment les comptes américains (PayPal, Apple Pay, Amazon, etc.), les systèmes de paiement (Visa, Mastercard, American Express, etc.), y compris ceux des autres entreprises des États-Unis, ainsi que leurs filiales à l’étranger, qui ne peuvent plus fournir de services. Même réserver un hôtel en France sur Expedia n’est plus possible. «Être sous sanctions, c’est être renvoyé dans les années 1990», résumait N. Guillou au Monde en novembre dernier.

Les datas centers dans le monde. Domination étatsunienne © https://warm.2050now.com/

Certes, ce n’est pas la fin du monde, mais la mainmise des entreprises étatsuniennes sur le numérique européen est inquiétante. Les parlementaires européens alertaient sur le fait qu’Android et IOS, produits de Google et d’Apple, représentent la quasi-totalité des systèmes d’exploitation mobiles, Windows les trois quarts de ceux des bureaux, Google Search captant 89% des recherches sur le web, sans oublier les réseaux sociaux contrôlés très majoritairement par les US, et plus encore, le GPS totalement US. Quant à l’IA générative comme ChatGPT d’OpenAI ou Gemini de Google, elle capte 90% des requêtes européennes. Pour le cloud, Amazon, Google et Microsoft assurent 70% du marché européen. Une domination problématique car les services numériques fonctionnent depuis le cloud dont certains serveurs sont situés physiquement en Europe. Les entreprises comme les particuliers seraient concernées: songeons qu’un opérateur comme la SNCF, Doctolib, Société générale pour ne prendre qu’elles, ont leurs activités qui passent par le cloud d’Amazon…

Comme dans tout système colonial, les entreprises du numérique ont néanmoins besoin d’un débouché. En l’occurrence, celui de l’Europe. Un marché riche qui compte pas moins d’un demi-milliard d’utilisateurs. L’IFRI a calculé que l’Europe était le deuxième marché de la firme à la pomme, devant la Chine et représentait presque 20% de celui de Meta (qui héberge, entre autres, Facebook). Google, Microsoft et Amazon ont aussi leur deuxième marché de ce côté-ci de l’Atlantique. Du reste, la géographie des câbles transatlantiques montre une concentration sur l’Atlantique nord. En revanche, l’Afrique subsaharienne ne pourrait pas assurer le relais d’une rupture entre les firmes de la tech étatsunienne et l’Europe.  

Pour les systèmes de paiement dont les leaders sont Visa et Mastercard, la part des transactions commerciales en Europe atteint les deux-tiers des paiements par carte. La Suède a supprimé l’argent liquide et les Français paient plus par carte qu’avec des espèces depuis 2022. La Banque de France a alerté sur cette dépendance des paiements qui concerne 20 pays sur les 27 États de l’Union européenne. Comment a-t-on laissé filer une telle souveraineté?

Il y a bien eu la création de Cartes bancaires (CB) en 1984 par un groupement de banques françaises. Mais les paiements mobiles, en forte progression, passent par le réseau étatsunien. Pire, CB ne fonctionne pas chez nos voisins… Pourtant, un projet européen est sur les rails. Wero, créé par des banques allemandes, néerlandaises et françaises qui fonctionne pour les virements instantanés entre particuliers, devrait s’étendre en Europe du Sud, via une alliance avec EuroPA, et fournir à 130 millions d’Européens une solution locale.

Sécurité nationale

Future of Technology Institute (FOTI) vient de révéler que les trois-quarts des pays européens (UE et Royaume-Uni) sont dépendants du cloud étatsunien avec des fournisseurs comme Oracle, Microsoft, Google et Amazon pour leur sécurité nationale. Les plus exposés sont l’Allemagne, la Pologne et l’Angleterre, la moins dépendante étant l’Autriche. Et la France? Son risque est jugé «modéré», comme ses pays voisins du Sud, le ministère des Armées ayant abandonné (pas encore totalement) Microsoft pour Nexium dont Thalès est un des concepteurs mais… avec Microsoft.

Quels sont les risques? La loi étatsunienne permet d’exiger des entreprises européennes qu’elles remettent des données aux US même si elles sont hébergées hors de leur pays d’origine. Les sanctions US pourraient empêcher les mises à jour et la maintenance. L’Ukraine, pays européen, n’a-t-elle pas été privée de certains services par Trump, notamment des images satellites fournies par Maxar à la suite de la fameuse visite de Zelensky à Trump? Catherine Vautrin, ministre des Armées, veut nous rassurer: «La France est totalement mobilisée.» On est priés de la croire.


Sur le blog

«Le numérique, outil de destruction de l’enseignement public?» (Manouk Borzakian)

«« Germinal » au Congo?» (Gilles Fumey)

«L’extraterritorialité, ça suffit!» (Gilles Fumey)


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