
Le monde productiviste du vin décroche: consommation en chute, ceps arrachés en Languedoc et Bordelais. Les vignerons indépendants, eux, tiennent la ligne. Diversification, agilité, ancrage: ils résistent — et durent. Mieux: ils transmettent. Terres, gestes, culture. À Vacqueyras, la relève s’incarne : deux trentenaires à peine reprennent déjà le flambeau. (Gilles Fumey)
À Vacqueyras, la lumière ne tombe jamais tout à fait de la même façon. Elle glisse sur la muraille calcaire des Dentelles de Montmirail, s’accroche aux pins, traverse les rangs de vignes plantés sur les versants. Ici, la forêt encercle les parcelles comme pour mieux les protéger. Et dans ce paysage presque secret, certains domaines racontent bien plus qu’un vin: une histoire.
Celle du Clos de Caveau commence en 1976 avec la famille Bungener qui rachète le domaine à Stephen Spurrier, l’œnologue fondateur de l’Académie du vin en 1973 et inspirateur du célèbre Jugement de Paris passé au cinéma avec Bottle Shock. Une histoire de famille, de transmission, de patience. Quinze hectares cultivés en agriculture biologique depuis la fin des années 1980 avec Henri, le fils des fondateurs, un vigneron engagé. Bien avant que le bio ne devienne une évidence. Pour des vins précis, ciselés, nés de micro-terroirs en altitude. Et toujours cette même idée: laisser parler le lieu.

Mais aujourd’hui, quelque chose change. Lewis, le fils de Henri, a grandi ici en partie. Harry, lui, a découvert la propriété par les hasards de la vie, avec Lewis. À eux deux, Angleterre, Japon, Pérou, Chine, Italie. Des trajectoires sinueuses, presque à rebours de ce que l’on attend de jeunes vignerons mais les deux à peine trentenaires savent ce qui les attend. L’un est ancien consultant en stratégie, passé notamment par l’université Waseda à Tokyo, l’autre, étudiant à Cambridge les sortilèges de la littérature. Il y a aussi Rose, la soeur de Lewis, à distance, chaque semaine, qui donne son avis sur la marche du domaine. Aucun parcours tout tracé vers la vigne. Aucun héritage accepté sans détour. Et pourtant, les voici à la tête d’un domaine qui fête son demi-siècle.
«On n’a pas appris le vin à l’école», disent-ils. Ils l’ont appris ailleurs. En goûtant, en lisant, en observant. Puis sur place, depuis plusieurs années, au contact de l’équipe : le maître de chai, le chef de culture, le commercial, le comptable, ceux qui savent et dont la science va percoler chez les jeunes. Aujourd’hui, Lewis pense le vin dans sa globalité, de la parcelle à la bouteille. Harry, lui, travaille davantage la cave, là où le raisin devient matière tout en songeant que le vin est une histoire qui se raconte.
Hériter sans répéter
Entre eux et Henri, le dialogue est constant. On imagine, pas toujours simple. «On partage les mêmes valeurs. Mais pas toujours les mêmes idées.» Il y a ce moment délicat où une génération doit apprendre à lâcher, et l’autre à prendre sans tout renverser. Henri le dit lui-même: il est difficile de «laisser son bébé». Alors, pour l’instant, ils avancent à trois.
Le bio, ici, est une base. Mais pour Lewis et Harry, ce n’est pas une fin. Ils ne cachent pas qu’ils regardent plus loin: agriculture régénérative, permaculture, peut-être moins de soufre, plus de vivant. Ils questionnent aussi les labels, leurs contraintes, leurs limites. Rien n’est figé. Tout est débattu, mûri.
Ils se sont mis au travail. L’hiver 2025 a vu 2 800 nouveaux pieds renouveler le vignoble là où il le fallait. Les cépages évoluent doucement. Un peu plus de clairette, du bourboulenc sur une parcelle entourée de forêt. Comme dans cette appellation sud-rhodanienne, le grenache et la syrah dominent toujours, portés par des vignes parfois centenaires.
Mais attention, ici, on ne parle pas seulement de cépages, mais de lieux. De parcelles. De nuances. Le vin, pour Lewis et Harry, n’est pas une certitude. C’est une recherche. Un rosé pétillant naturel est en préparation. Une envie de fraîcheur, de liberté.
Et puis il y a ce vin orange. Leur première signature pour fêter l’entrée sur le domaine. Leur «premier bébé», disent-ils presque en souriant, en expliquant qu’ils l’ont conçu avec du cépage muscat (80%) et le reste avec la roussanne. Avec douze jours de macération, un élevage de six mois partagé entre barrique et inox, ils imaginent un vin simple, légèrement filtré. Et pourtant il s’est révélé complexe. Ils vont le présenter cet été à des chefs lors d’une série de dîners exceptionnels au domaine en collaboration avec des cuisiniers de Londres et de l’Écosse. Comme une conversation entre cuisine et vin.
La vie au Clos de Caveau, c’est une succession de tâches qui ne se ressemblent pas. Avec l’acmé, fin août, les premiers raisins blancs sont vendangés à la main. Puis les rouges, un peu plus tard, quand la maturité s’installe pleinement. On égrappe, sauf pour le Gigondas, qui gagne en complexité avec la rafle. Les levures sont indigènes pour les rouges — la grande majorité. Les blancs, eux, demandent encore un autre accompagnement. Les élevages se font en douceur: cuves tronconiques en chêne, barriques pour certaines cuvées. Le bois est là, mais ne doit jamais prendre le dessus. Toujours cette même ligne: ne pas masquer.
Rester proche
Aujourd’hui, les vins du domaine voyagent. Un tiers part à l’export, mais reste majoritairement en Europe avec des amateurs au Royaume-Uni, en Suisse, en Belgique et en Allemagne, et un peu au Japon et à Taïwan. Un tiers rejoint les rayons des cavistes et des restaurateurs en France. Le reste se vend au Caveau et à distance. Le rêve de Lewis et Harry est de consolider le marché local, d’être à l’écoute du territoire. «On veut être plus ancrés ici.» Peut-être est-ce ça, au fond, leur vrai retour. Pas seulement à la vigne. Mais à un lieu.
Car au Clos de Caveau, le vin ne cherche pas à séduire immédiatement – il se révèle. Porté par des altitudes fraîches et des sols vivants, il trouve son équilibre entre profondeur et tension. Les rouges, dominés par le grenache, déroulent une matière solaire mais jamais lourde, soutenue par une trame épicée et une belle allonge. Les blancs et cuvées expérimentales, eux, explorent des registres plus libres, où fraîcheur, texture et complexité dialoguent sans artifice.
Une signature précise, exigeante, encore en mouvement – à l’image de la nouvelle génération qui l’incarne.
Clos de Caveau (histoire)
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