La Napa Valley (Californie), une biorégion ?

Napa Valley

Devant les menaces climatiques, le mythique vignoble de la Napa Valley redécouvre les vertus du travail collectif et met un peu d’eau dans son vin capitaliste et mercantile. (Gilles Fumey)

La Californie va-t-elle nous donner une petite leçon sociale ?  Non pas que les geeks qui ont inventé l’écosystème numérique de ce 3e millénaire aient trouvé la martingale pour sortir cette région des États-Unis de l’enfer des inondations et les incendies à répétition que nous avions chroniqués. Des épisodes météorologiques qui signent l’échec d’une génération d’enfants gâtés nés devant des consoles plutôt que de lutter contre le changement climatique. Mais dans cette région où les hyper-riches laissent San Francisco dans un état de délabrement social avancé (des milliers de SDF campent dans les rues de ce qui tient lieu de centre-ville), les vignerons de la célèbre Napa, à quelques encablures de la baie de SF, prennent le taureau des menaces climatiques par les cornes.

Napa Valley
La Napa Valley a vu plusieurs domaines viticoles partir en fumée (2017, 2020)

Comment ? Ils s’inspirent – sans le savoir, sans doute – d’un modèle de développement local appuyé sur ce qu’on appelle parfois une biorégion. L’idée étant de repérer un territoire dont les caractéristiques écologiques sont homogènes et autonomes, et « en cohérence avec la population, sa culture et son histoire » (S. Latouche). Une idée pas vraiment nouvelle puisque l’Insee mettait en avant des « bassins de vie » chères à A. Frémont, Vidal et autres géographes régionalistes qui reprennent les perceptions de l’espace du Moyen Âge, voire de l’Antiquité. Les écologistes Peter Berg et Raymond Dasmann avaient évoqué, dans les années 1970, les conditions d’influence du vivant qui se repèrent dans les modes d’occupation humaine. Ils mettent en avant le rôle joué par le climat local, la géologie, le vivant (animaux et végétaux) reconnus par les locaux à l’origine de leur communauté.

La Napa, une wine walley

Dans le cas qui nous concerne, la Napa Valley est d’abord une vallée, dont l’épine dorsale est moins la rivière que la Highway 29. Elle a connu, outre les incendies et les inondations, un séisme en 2014. L’activité principale tourne autour du vin. Près de 70% des domaines produisent moins de 50 000 bouteilles par an. Une grande part de wineries écoulent leur production directement au domaine car Napa est une destination touristique depuis SF.

Une carte 3D qui met en évidence le bassin-versant pour la gestion collective de l’eau.

Mais tout change. Les amateurs de ces vins américains dans cette vallée de plus en plus gentrifiée vieillissent. Les exploitations ont du mal à trouver la main d’œuvre pour travailler la vigne. En 2020, l’association Napa Valley Vintners (NVV) incite les 550 wineries à s’interroger sur les « valeurs » de la Napa, son leadership et l’avenir de ce territoire largement créé par le charismatique Robert Mondavi. Les winemakers savent ce qu’ils lui doivent et comment Napa est devenu, à l’instar du Champagne, une marque.

Autour de la table, avec les propriétaires, ils mettent en place un programme pour les futurs dirigeants, des formations techniques qui mobilisent les trois-quarts des producteurs. Un nouvel écosystème productif est en cours d’élaboration qui fait bouger les lignes et projette de nouveaux objectifs.

Jacques-Olivier Pesme (University British Columbia dans la RVF n°659, avril 2022) cite la création d’une taskforce pour la prévention des feux, leur réduction sur soixante domaines. Il mentionne une taxe obligatoire payée par les wineries pour le financement d’un programme de logement pour les ouvriers agricoles. En bonne garante de ses intérêts, cette communauté de propriétaires de NVV déclare investir plus de 200 millions de dollars dans la santé et l’éducation de ceux qui travaillent pour elle. Notamment en 2021, elle monte un centre de vaccination. La philanthropie a beau être dans l’ADN du capitalisme marchand, NVV ne veut pas dépendre d’un modèle calqué sur celui des hospices de Beaune et sa vente-spectacle annuelle, mais elle développe un mode de vente du vin aux enchères sur l’ensemble de l’année, y compris à distance. Le volet social est étoffé : la parité, l’intégration des minorités deviennent des priorités. Pesme note qu’en 2021, 70% des membres élus de NVV sont des femmes et des personnes de la diversité.

La Champagne pratique cela depuis longtemps. L’intérêt de l’expérience californienne est de voir un territoire à l’échelle d’une vallée, prendre en compte des thématiques comme l’approvisionnement en eau qui se fait, forcément, à l’échelle d’un bassin-versant et crée une communauté comme on en connaît en Espagne depuis l’époque romaine.

Que la Californie découvre le biorégionalisme est une prouesse en soi. Souhaitons que, poussée par la question de sa survie face au changement climatique, elle n’en vienne pas à transposer dans les campagnes l’horreur urbanistique que sont les gated communities.


À lire

Thierry Paquot, « L’espérance biorégionale », Topophile, 2022.

Catalina Santana, « Les gated communities en France », Synthèses – Recueil Alexandries, n°15, Terra-HN


Sur le blog

« California Horribilis » (Gilles Fumey)

« Gated Communities, le paradis entre quatre murs » (Renaud Duterme)


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