
L’ère du feu! Un concept qui gagne en pertinence. Et pour cause, plus aucune région du monde ne semble épargnée par des incendies plus fréquents et plus puissants. Focus sur un phénomène qui n’en est à qu’à ses débuts. (Renaud Duterme)
Habituellement attendu pour les vacances et le repos, l’été devient la saison de tous les dangers. Vagues de chaleurs, sécheresses et, surtout, incendies deviennent aussi habituels que les embouteillages. Aucun continent ne semble épargné par des feux plus précoces, plus nombreux et dont les surfaces sont plus étendues. Loin d’être «naturel», ce phénomène s’inscrit au sein de dynamiques écologiques, urbanistiques et économiques complexes dont la compréhension est indispensable pour faire face aux futures catastrophes. Bienvenue dans le Pyrocène[1].
Jouer avec le feu
À de rares exceptions comme la foudre, l’être humain est toujours derrière le déclenchement des feux de forêts. Les incendies constituaient autrefois une des pratiques de l’agriculture sur brulis et contribuait à la fertilisation des sols. Ils facilitaient la chasse, la sélection des plantes. On pouvait communiquer via des signaux de fumée, on purifiait des territoires après des épidémies[2]. Les incendies s’inscrivaient au sein d’équilibres symbiotiques entre sociétés humaines et environnement. Certains feux étaient d’ailleurs provoqués pour limiter de futurs incendies incontrôlables. «Si nos ancêtres ont fait reculer la forêt par le feu, ils étaient plus sages que nous. Ils ont passé de nouveaux pactes avec elle, pour atteindre des formes d’équilibre[3].»
Avec l’avènement des rapports sociaux capitalistes et l’industrialisation de nos sociétés, «la nature cesse d’apparaître comme la principale condition de la reproduction des êtres humains pour n’être plus (en apparence) qu’une condition accessoire de la reproduction du capital[4]». Progressivement, les incendies vont dès lors prendre une autre double tournure.
Primo, en servant l’accumulation du capital. Si la culture sur brûlis est millénaire, les feux de forêts destinés à accroître les surfaces agricoles ou d’élevage obéissent aujourd’hui à des logiques extractivistes encouragées, voire illégalement causées par un secteur agroalimentaire organisé autour des cultures d’exportation. La plantation intensive d’huile de palme a été ainsi incriminée dans les feux de forêts qui ont ravagé une partie de l’Indonésie en 2015, tout comme celle du soja, ainsi que l’élevage, au Brésil en 2019.
Secundo, comme dommages collatéraux de dynamiques capitalistes exogènes. Près de 90% des feux de forêts sont le fruit de comportements humains par imprudence, déviance criminelle, volonté économique ou défaillance d’infrastructures[5]. Mais ce sont les conditions climatiques comme la chaleur excessive et les sécheresses prolongées qui expliquent l’augmentation de leur fréquence et de leur taille. Le réchauffement du climat constitue le principal facteur de propagation des incendies. Directement mais aussi indirectement, puisque la hausse de maladies touchant les arbres notamment liées au scolyte – dont la prolifération serait en lien avec des hivers plus doux et des arbres plus faibles en raison du manque de précipitations – augmente la quantité de bois mort plus inflammable.
La standardisation forestière porte une lourde responsabilité dans la vulnérabilité de nos territoires aux incendies. À travers l’imposition de monocultures, la biodiversité s’effondre en transformant la forêt en «usine à bois»[6]. Les essences d’arbres sont moins nombreuses pour faciliter la croissance, l’abattage et le débardage mécanisé, et donc les perspectives de profits plus importantes pour l’industrie forestière (tout comme la quantité de bois disponible pour les différents usages). Mais c’est aussi une propagation du feu plus rapide en raison d’une concentration d’arbres de même taille ayant les mêmes propriétés sur une surface dépourvue d’obstacle naturels au feu (prairies, reliefs, zones humides…). Évoquant la forêt des Landes, le géohistorien Laurent Testot écrit: «planifiée dans la seconde moitié du XIXe siècle, elle témoigne d’un double processus historique: la plantation industrialisante et l’inscription des produits ligneux dans les flux de la mondialisation»[7].
Vivre près des bois
L’aménagement du territoire suit depuis quelques décennies une logique de périurbanisation et d’étalement urbain, organisée autour de la maison individuelle et de la voiture. Cette façon d’organiser l’espace accroît les risques de départ de feu – grignotage des espaces forestiers et multiplication des zones de contacts entre êtres humains et forêts – et le nombre d’habitations et de personnes potentiellement impactées par les feux de forêts. Sans compter la diminution des espaces intermédiaires entre zones d’habitat et forêts, réduisant de la sorte les pare-feu naturels[8].
La géographe Pauline Vilan-Carlotti pointe également la responsabilité du «déclin du système agro-sylvo-pastoral lié à l’exode rural», qui a fait disparaître des espaces agricoles au profit d’une urbanisation accroissant la «production d’interfaces habitat-forêts, et donc des structures spatiales plus vulnérables aux incendies»[9]. Elle dénonce la priorité mise sur la rente foncière au détriment des activités d’élevage, de maraîchage et de petite agriculture pouvant servir de pare-feu contre les incendies[10]. Déjà dans les années 1980, dans un article au titre provocateur et prémonitoire «Laissez Malibu brûler», le spécialiste de Los Angeles, Mike Davis, dénonçait la construction de villas au sein d’environnement hautement inflammables et le coût pour la société d’une spéculation immobilière déconnectée des risques environnementaux.
À côté de ces éléments «déclencheurs» se constate une grande impréparation de nombreuses municipalités quant à un aléa pourtant évoqué depuis des décennies. Minimisation des risques dans les plans d’urbanisme, coupes dans les services publics – pompiers, protection civile, gestion forestière, débroussaillage…– et manque de matériel de prévention, sensibilisation tardive auprès du public, autant d’éléments relativisant le statut de catastrophe naturelle.
Une propagation de conséquences
Les incendies figurent parmi les catastrophes liées au réchauffement climatique les plus spectaculaires et, donc, médiatisées. En particulier quand ils touchent des populations aisées comme ce fut le cas en janvier 2025 dans le nord de Los Angeles ou des zones touristiques comme le bassin d’Arcachon en France ou les Hautes Fagnes en Belgique.

Les conséquences des mégafeux[11] sont incommensurables. En terme de vies brisées, non seulement humaines – morts, pertes d’habitations, disparition de paysages connus depuis toujours, traumatismes durables et peur du feu… – mais aussi animales dont le nombre de victimes peut se compter en milliards. La perte d’habitat engendre pour de nombreuses espèces des perturbations en termes d’alimentation, de reproduction, d’orientation et de migrations. Les pertes en biodiversité dépassent donc les bilans directs, les forêts brûlées ne retrouvant leur richesse biologique qu’après des décennies, et à la seule condition de ne plus connaître d’autres feux, ce qui est de moins en moins probable, les périodes entre deux feux ayant tendance à se raccourcir.
Les incendies se retrouvent, en outre, au cœur de boucles de rétroactions, leurs conséquences aggravant les conditions qui les permettent. En sus des émissions de CO2 émises par la combustion de milliards d’arbres, de grandes surfaces brûlées réduisent l’albédo qui est la capacité d’une surface à réfléchir le rayonnement solaire et donc la chaleur. Ce phénomène est particulièrement important dans les zones froides non épargnées par le phénomène, la suie et les cendres remplaçant les surfaces les plus réfléchissantes comme la neige et les glaces.

Ces boucles de rétroactions sont également sociales. Circonscrire un feu de forêts nécessite de grandes quantités d’eau pendant une période durant laquelle les précipitations sont plus faibles. L’accaparement de l’eau par les services de secours se fait au détriment d’autres besoins tels que l’agriculture et/ou la consommation domestique et peut être perturbé en cas de diminution du niveau des réserves d’eau douce, qu’elles soient de surface ou souterraines.
Enfin, les dégagements de fumées impactent la qualité de l’air et émettent des particules fines, d’autant plus si le feu touche des constructions humaines, voire des infrastructures industrielles où sont stockées des matériaux chimiquement complexes, libérant solvants et poussières toxiques mélangés aux fumées comme à Toronto, Bordeaux et Madrid cet été, en Asie du Sud-Est actuellement. Des millions de personnes subissent les conséquences sanitaires de ce phénomène, tout comme les pompiers envoyés sur le terrain. Ces dégagements de fumées peuvent enfin ultérieurement donner lieu à une pollution des eaux en raison des retombées de cendres, poussières, résidus et métaux lourds[12].
Quand la société part en fumée
Tout ce qui précède impacte l’économie des régions touchées, d’abord à travers des pertes financières, des coûts de reconstruction mais aussi une hausse des primes d’assurance, voire la non-assurabilité de certaines habitations dorénavant situées dans des zones à risque. Alors qu’on imaginait le phénomène des réfugiés climatiques cantonné aux pays du Sud, les feux de forêts illustrent que l’exil forcé peut concerner des zones plus prospères.
De nombreuses activités dépendant de la forêt comme les activités liées au bois de chauffage et bois d’œuvre, scieries, menuiseries, fabrication de palettes… vont également subir les impacts plusieurs mois après la catastrophe, sans oublier le tourisme, secteur sensible à des aléas de plus en plus variés comme les canicules et les sécheresses.
Enfin, l’imprévisibilité de la taille et de la puissance des feux cause un risque potentiel pour des sites stratégiques proches du brasier tels que des entrepôts logistiques, des voies de communication menant à des infrastructures dont dépend le fonctionnement de nos sociétés modernes (distribution d’eau, centrales électriques, centres de soins) engendrant des conséquences en cascades que l’on ne mesure que sur le moment. Sans compter la potentielle dangerosité de certaines infrastructures pouvant se trouver prises dans de futurs sinistres, telles que des centrales nucléaires, des usines chimiques ou des entrepôts énergétiques.
Sous la puissance d’un mégafeu, c’est le tissu économique et social d’une région qui peut donc disparaître, traumatisant une collectivité et détruisant toute continuité temporelle d’avec son environnement[13].
Apprendre des pyroterritoires
Les mégafeux vont faire partie croissante de notre avenir et plus uniquement dans les régions déjà impactées. À l’instar des autres conséquences écologiques, leur inéluctabilité ne doit pas nous empêcher d’œuvrer à en diminuer les causes, au risque d’amplifier les problèmes qui nous attendent. Mais l’inaction politique de ces dernières décennies rend indispensable la mise en œuvre de moyens d’adaptation et de prévention face à ces catastrophes.
Loin de s’opposer, ces deux directions peuvent s’accommoder, à condition de les envisager au sein d’une vision systémique des choses, de façon à ce qu’une solution ne soit pas que palliative et n’aggrave pas d’autres problèmes.
Cartographier les zones à risques. Repenser la forêt davantage sous un angle écosystémique que productiviste. Limiter l’urbanisation et sacraliser les derniers espaces naturels pour réduire les zones de contacts entre forêts et habitations. Réaménager des pare-feu naturels (prairies, zones humides, petites parcelles agricoles…). Accroître la plantation d’espèces plus résistantes au feu. Consolider et augmenter les moyens pour les services publics en lien avec la problématique des incendies (pompiers, gestion des forêts, services d’urgence, protection civile,…). Sensibiliser la population sur les causes, les risques, et l’attitude à adopter en cas de départ de feu. S’inspirer des savoirs et des expériences vécues au sein des pyroterritoires (notamment via l’usage de feux préventifs dans des zones à risques afin d’éviter des incendies de grande ampleur).
Adopter une «culture du feu», selon les mots de Joëlle Zask, en sortant d’une approche technocratique, laquelle constitue par ailleurs une source de profits pour les acteurs du «complexe industriel du feu»[14] – dont les services de pompiers privés ayant fait la une lors des incendies en Californie en 2025 constituent le paroxysme libertarien -, et se focaliser sur la prévention à toutes les échelles et dans tous les domaines.
[1] Concept développé par l’historien Stephen J. Pyne, le Pyrocène fait le lien entre le feu, l’essor des civilisations mai aussi la crise écologique, largement provoquée par la combustion des énergies fossiles.
[2] Pauline Vilan-Carlotti, L’épreuve du feu. Habiter autrement la Terre, Paris, Flammarion, 2026, p. 40
[3] Laurent Testot, Les forêts. Des forêts primaires aux enjeux du XXIe siècle, Frémeaux & associés, Vincennes, 2024, p. 40.
[4] Alain Bihr, L’écocide capitaliste. La nature en proie au capital (tome 2), page 2 / Syllepse, Lausanne/Paris, 2026, p. 33.
[5] Etincelles provoquées par des engins agricoles ou de chantiers, voire de la défaillance de lignes à haute tension (parfois d’ailleurs en raison du manque d’entretien de la part de compagnie électriques comme ce fut le cas en Californie en 2017 et 2018).
[6] Selon l’expression de Joëlle Zask, Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique, Paris, Premier Parallèle, 2019, p. 57.
[7] Laurent Testot, op. cit., p. 170.
[8] Joëlle Zask, op. cit., p. 68.
[9] Pauline Vilan-Carlotti, L’épreuve du feu. Habiter autrement la Terre, Paris, Flammarion, 2026, pp. 188-189.
[10] Ibid. , p. 118-119.
[11] Cette notion est discutable, relative et ne possède aucun fondement scientifique. Elle nous semble cependant intéressante en ce sens qu’elle souligne l’impact psychologique et médiatique du phénomène.
[12] Joëlle Zask, op. cit., p. 74.
[13] Ibid., p. 126, 140.
[14] Joëlle Zask, p. 50
À lire
Pauline Vilain-Carlotti, L’épreuve du feu. Habiter autrement la terre, Flammarion, 2026.
Sur le blog
«Quand les Vosges flamberont comme une torche australienne» (Gilles Fumey)
«La Terre se consume» (Gilles Fumey)
«La France prise aux feux» (Gilles Fumey)
«California Horribilis» (Gilles Fumey)
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