Le plateau de Millevaches, un laboratoire de l’ultra-gauche ?

Après l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges, le 17 octobre 2026, plusieurs personnalités politiques, dont Guillaume Guérin, maire LR de la ville et David Lisnard, président de l’Association des maires de France ont dénoncé le «laboratoire de l’ultra gauche» du Plateau de Millevaches. À noter que les deux hommes politiques sont natifs de Limoges. (Martine Tabeaud)

Limoges a été nommée jadis l’ancienne «Rome du Socialisme» où, en 1895, a été fondée la CGT… Mardi 20 octobre 2026, l’enquête sur les incendiaires a conduit à l’interpellation d’un militant écologiste de 34 ans dans le nord de la Haute-Vienne et deux jours plus tard, d’un de ses amis, à Gentioux-Pigerolles sur le plateau justement. Cet événement n’est qu’un énième épisode de la stigmatisation, et la colère qu’elle engendre, des habitants du plateau. La condamnation va bon train sur Internet, dans la presse, les radios et les télévisions.

Mais au juste qui vit sur ce Plateau de Millevaches?

Dans la «diagonale du vide», le Plateau de Millevaches est un  territoire rural d’environ 40 000  habitants. Il est labellisé au sein du Parc naturel régional de Millevaches en Limousin.

Durant des siècles, de petits fermiers ou métayers ont entretenu un paysage agropastoral de moyenne montagne venteuse et froide associant des labours (seigle, sarrasin, avoine), des landes à callune pour le pacage des bovins et des ovins, des prés de vallons et quelques petits bois de feuillus. Puis, un changement radical va marquer tout le 20ème siècle. Pierre Bergounioux, écrivain limousin, le raconte ainsi: «En l’espace d’une génération, les ultimes enclaves de l’‘idiotie rurale’ se sont vidées de leur population. Les arbres ont supplanté les hommes sur les plus mauvaises terres, qui soutenaient le taux de rente foncière différentielle. Les résineux américains à révolution rapide, aux noms d’outlaws, Douglas, Banks, Lawson, ont conquis la lande, les Sitka aux aiguilles bleutées, blessantes, pris pied dans les tourbières, investi les vallons du plateau limousin.» (Un peu de bleu dans le paysage, 2001)

Et, en effet, à partir du maximum démographique de 1896, l’émigration saisonnière des maçons qui ont bâti Lyon ou Paris devient définitive. La population du plateau diminue jusque dans les années 1980, aboutissant à de faibles densités et à l’abandon des hameaux, des terres cultivées et de parcours. Les propriétaires font le choix du reboisement si bien que les forêts de résineux occupent aujourd’hui plus de la moitié des surfaces.

Ces départs ont conduit au vieillissement de la population et à la multiplication des résidences secondaires, occupées seulement quelques mois par an. Aujourd’hui, moins d’un actif sur dix se déclare agriculteur: une majorité d’entre eux élève des vaches de race limousine ou des moutons de Faux. L’industrie représente 15 % des emplois, grâce à la  filière bois et l’agroalimentaire. L’essentiel de la population tire donc ses revenus des services, c’est-à-dire du petit commerce, des emplois du camp militaire de La Courtine, des métiers d’aide à la personne, de l’entretien des espaces protégés, des tourismes nautique, vert et patrimonial.

Les jeunes sont des néo-ruraux qui acceptent de vivre à une heure de route de Guéret, la préfecture de la Creuse, à une heure aussi de Limoges, ancienne capitale régionale supplantée par Bordeaux, à 4 heures de route! Vers Limoges, sur la ligne de chemin de fer à voie unique, les gares d’Eymoutiers, de Bugeat, de Meymac et d’Ussel ne voient plus passer que quelques trains par jour. De nombreux haltes sont fermées. Le territoire manque de  services publics. En matière de santé, la plateau est en zone rouge: il faut faire des dizaines de kilomètres pour trouver un médecin spécialiste. Et encore pour un rendez-vous dans des délais de plusieurs mois… En conséquence, les bien nommés «patients» renoncent aux soins où «surchargent» les urgences hospitalières.

Face au désengagement des services publics, les habitants du territoire ont l’obligation de s’entraider, de s’organiser.

Le plateau de Millevaches, une terre de résistance

«Un fait s’impose à l’évidence, avec le recul, dans la perspective de la longue durée» écrit Pierre Bergounioux dans Paysages insoumis (édition Loco, 2012): la montagne limousine a une ancienne tradition d’insoumission et de radicalisme. C’est à La Courtine que les soldats de l’armée russe créent en 1917 le premier soviet du territoire français. Puis, à Gentioux, qu’a été bâti un monument original dédié aux 58 morts  durant le conflit 1914-1918. Il représente un écolier, orphelin en sabot, qui lève le poing en direction d’une colonne où est gravé en lettres d’or: «Maudite soit la guerre». Tous les 11 novembre, se réunissent là des pacifistes, des antimilitaristes, des syndicalistes, des militants, d’anciens combattants, de simples citoyens… et des agents des renseignements généraux. Quant au cimetière communal de Royère de Vassivière, il abrite la tombe de Felix Baudy, maçon Cégétiste fusillé pour l’exemple en 1915, sur laquelle on peut lire: «Maudite soit la guerre – Maudits soient ses bourreaux – Baudy n’est pas un lâche – Mais un martyr».

Ce ne sont pas les rudes hivers qui ont conduit l’armée allemande à qualifier la région de «Petite Russie». Ces hautes terres ont abrité le maquis de Francs Tireurs et Partisans (FTP) dirigé par Georges Guingouin, un instituteur communiste, rédacteur en chef du Travailleur limousin, un journal clandestin paru dès janvier 1941. Fait compagnon de la Libération, ses actions de lutte armée clandestine n’ont pas fait l’unanimité. Ce libre penseur est exclu du Parti communiste en 1952. L’année suivante, Le Populaire du centre, journal socialiste titre: «Le Limousin terre d’épouvante».

C’est encore en mai 1956 à La  Villedieu et  Faux-la-Montagne que les maires et les instituteurs soutiennent les vingt-cinq paysans qui refusent de partir faire la «sale guerre» en Algérie. À Tarnac, en 2009,  la police anti-terroriste arrête Julien Coupat et ses amis, qui avaient repris le «Magasin général», épicerie-bar-cantine-pompe à essence. Ils sont qualifiés, par la garde des Sceaux Michèle Alliot Marie, de terroristes «d’ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome» mais ils sont tous relaxés par le Tribunal correctionnel de Paris.

Plus récemment, dans la nuit du 10 au 11 novembre 2023, le monument aux morts de Gentioux a été tagué. Il porte sur le côté l’inscription «Palestine libre» en caractères arabes et un drapeau palestinien est peint sur sa face principale. Déjà en juillet, le jour du passage du Tour de France, un graffiti rendait hommage aux récentes victimes de violences policières: Nahel, Adama Traoré, Zyed et Bouna…

Le plateau de Millevaches, un laboratoire du vivre ensemble autrement

Le ressenti de marginalisation, de déclassement territorial, a servi de tremplin à l’innovation solidaire. Sans rompre avec la tradition rurale d’indépendance tout en tenant compte des aspirations des nouveaux venus, les acteurs locaux cherchent les moyens d’un «vivre bien autrement». Ils s’appuient sur une télévision associative Télé Millevaches, basée à Faux la montagne, un journal, et un réseau efficace d’associations.

Les néo-ruraux sont ceux que les politiques montrent du doigt le plus souvent. Dès les années 1970, ils ont choisi de migrer ici pour lutter contre les valeurs dominantes de la société de consommation, la compétition permanente. Ils ont renouvelé la culture alternative et militante en créant des associations comme en 1974 Les plateaux limousins à Royère de Vassivière. Des partenariats entre adhérents de De Fil en Réseaux ont permis de maintenir des cafés-commerces de première nécessité, transformés en lieux culturels ouverts sur le monde. Dans ces locaux alternatifs se mène une réflexion positive sur l’avenir respectueux de l’environnement et des individus.

Un premier volet concerne le tourisme. Comment contrer le risque de dégradation paysagère avec les «paillottes» autour du lac de Vassivière? Comment favoriser d’abord la fréquentation des régionaux?  Comment proposer des activités de pleine nature durables? Comment faire valoir le patrimoine dans des musées, des itinéraires de randonnée?

Un second axe tente de pallier le manque de logements abordables pour loger les familles qui désirent s’installer. Des locaux passerelle ont été spécialement réhabilités pour y développer l’accueil et l’hébergement temporaire. La mise en valeur des bourgs a fait l’objet avec le SCIC L’Arban, d’ateliers ouverts aux habitants, aux élus et des paysagistes pour penser des aménagements concertés.

Le troisième pôle se concentre sur les activités. Comment valoriser le territoire avec les énergies renouvelables? Comment se réapproprier la filière bois? D’anciens Franciliens ont créé une entreprise en autogestion de maisons et aménagements intérieurs en bois de mélèze. Comment maintenir l’élevage et diversifier l’agriculture locale? Paysans dès demain, une autre association, organise des formations et aide à monter des dossiers financiers.

Bien loin de la ZAD, ou du camp d’entraînement, le plateau de Millevaches est un laboratoire de vie associative et solidaire. S’il y a des points de vue différents entre générations, entre natifs du pays et nouveaux venus, entre résidents en Creuse, en Corrèze ou en Haute Vienne, le commun est priorisé. Bien des projets sont soutenus et accompagnés par des élus et par la région. C’est la raison pour laquelle des collectifs ont exprimé haut et fort, au lendemain du 17 octobre 2026, leur lassitude de l’amalgame et de la division…

Martine Tabeaud (géographe, université de Paris-1)

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Sur le blog

«Les communs ruraux: préserver collectivement les ressources et milieux» (Jeanne Carisey)

«Ce que les ZAD font à l’espace – I. Zones à défendre ou à reprendre?» (Manouk Borzakian)

«Sylvaine Bulle: « Les ZAD sont l’apprentissage des communs »» (Gilles Fumey)


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