En Méditerranée, les migrations assignées à résidence

Samos, un tombeau pour l'éthique

Samos vue comme un enfermement sans barreaux, enclave hors du temps, aux confins de l’Europe et de la morale qui prive les réfugiés jusqu’au sentiment de leur identité. L’éthique du médecin Pierre Corbaz y agonise. (Gilles Fumey)

Samos, petite île de la mer Égée, à moins de deux kilomètres de la côte turque. Y sont nés Pythagore et Épicure. Un fleuron de la Grèce antique et contemporaine. Seulement voilà, avec les migrations actuelles, Samos est devenue « une prison sans murs et sans coupables ». Pour Pierre Corbaz, médecin généraliste à Lausanne (Suisse), cette enclave hors du temps « aux confins de la morale » agonise. S’y croisent, dans des conditions épouvantables, des réfugiés dont l’Europe ne veut pas et des médecins impuissants.

Samos, le camp (c) HCR

Pierre Corbaz y va donc comme volontaire d’une ONG locale. Le camp et sa jungle sont fixés sur un flanc de coteau. Il est cerné de containers. La jungle le ceinture. Pas de murs donc, mais une surveillance constante. La mer tient lieu de mur extérieur. Ici les prisonniers ne purgent pas de peine qu’aucun tribunal ne leur aurait infligée, quand bien même auraient-ils commis quelque méfait dans un autre pays.

Le camp est une salle d’attente administrative. Pierre Corbaz cherche chez Michel Foucault une tentative d’explication à la réclusion. « Le fautif emprisonné n’est pas l’homme, la femme, l’enfant qui stagne dans son baraquement de fortune, le fautif n’est pas le prisonnier, mais son état. C’est la migration qui est assignée à résidence. » La prison servirait « à protéger le monde, c’est un enfermement sans conflit de personne ». C’est ce que Pierre Corbaz appelle « la maladie de Samos ». Traitée comme la peste et la lèpre au 17e siècle, ainsi que Foucault les a étudiées. La peste traitée par l’ordre et la lèpre par l’isolement, l’exclusion. Comme on le voit en Chine, l’ordre permet de vaincre le chaos de la maladie, chacun est identifié. Pour la lèpre, le malade est rejeté en groupe, l’identification compte peu (Corbaz rappelle pour mémoire les propositions d’expatrier les malades du sida lorsqu’on a identifié le virus dans les années 1980).

Que se passe-t-il à Samos aujourd’hui que Michel Foucault aiderait à comprendre ? Enfermer est une nouvelle réaction face à la misère qui n’appelle plus la compassion mais le rejet. La misère n’est plus sanctifiée, comme le raconte Corbaz dans son enfance où l’on apprenait à aider les pauvres. Elle est rejetée parce que le pauvre s’est levé, « il a jeté son masque pour montrer son vrai visage du colonialisme parasitaire ». Le pauvre « ne reçoit plus sagement la compassion paternaliste mais demande en humain respectable et conscient de sa dignité, à vivre debout. Et il se lève ! » Il trouve alors une justice qui est « morte ou agonisante ».

Pierre Corbaz, artisan du soin, nous dit d’être « obligés » par notre conscience de la misère des autres « parce qu’ils nous ont acceptés dans l’intimité de leur souffrance ». Une aide qui doit s’accompagner d’une lutte au sens politique. La politique, c’est les affaires de la Cité et « notre Cité comprend l’île de Samos ». Mais aussi Lesbos, Kos, Leros et Chios, installées par l’Union européenne pour accueillir et enfermer les réfugiés de guerre en quête d’un asile en Europe.

Lesbos, La honte de l'Europe

Avec une préface de Jean Ziegler qui rappelle la question de Camus : « Qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime, si ce n’est l’obstination du témoignage ? », le livre de Pierre Corbaz veut nous rappeler que l’espoir est « dans l’insurrection des consciences, des citoyens des nations européennes ».


Pierre Corbaz, Samos, un tombeau pour l’éthique, Lausanne, Éditions d’en bas, 2022.

Jean Ziegler, Lesbos, la honte de l’Europe, Paris, Seuil, 2021.


Sur le blog

« « Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations » (Manouk Borzakian)

« La bonne affaire des frontières » (Renaud Duterme)

« Le business meurtrier des frontières » (Manouk Borzakian)


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