Les feux géographiques du plaisir sexuel féminin

Dans le combat que mènent les sciences sociales contre l’abus des statistiques qui sont illisibles, voici la preuve par l’absurde de ce que produisent les instituts de sondage, sur un sujet (légèrement) racoleur. (Par Gilles Fumey)

Comment montrer que, dans une société démocratique où ce n’est plus la lignée qui compte mais la compétence, l’étalon généralisé de la note a donné lieu à une dérive mortifère. Ceux qui savent construire les chiffres sont en position dominante par rapport à ceux qui ne savent pas les lire. Comme on l’a vu pendant le Covid. « Hors contexte, les chiffres donnent une vision de la réalité au mieux étriquée et stressante, au pire illisible » assure la philosophe Valérie Charolles, chercheure associée à l’EHESS (Libération, 16-17 avril 2022) qui enfonce le clou : « Face aux chiffres, nous sommes globalement illettrés. »

Pour dire toute la stupeur inspirée par les enquêtes statistiques, nous ne résistons pas au plaisir de citer celle de l’IFOP, qui s’autoproclamait il y a quelques années « précurseur sur le marché des sondages d’opinion et des études marketing depuis 75 ans ». Enquête éminemment géographique pour le site de webcam érotique CAM4 auprès de 8000 femmes dans 8 pays occidentaux parue en 2015. Titré « Hiver trop chaud, plaisir qui refroidit », l’article du Canard Enchaîné (23 décembre 2015) qui dévoilait les secrets de la sexualité féminine, signé Daniel Fontaine, pointe les atouts de la femme française, au charme unique. L’IFOP révèle qu’elle est « frustrée toutes catégories, d’après un sondage mal biaisé ».

Voici comment l’imbécillité est dans les chiffres. 49% des sondées disent « avoir régulièrement du mal à atteindre l’orgasme » contre42% des Allemandes et 28% des Néerlandaises. Les mêmes ne sont que 52% à reconnaître avoir « souvent » du plaisir en couple. Braves Françaises si héroïques, vous êtes bonnes dernières derrière les Hollandaises et les Italiennes à 69% ex aequo. Approfondissant le sujet, l’IFOP décerne aux Françaises « la médaille d’or de la simulation au lit à 31% devant les Américaines à 29% tandis que les Néerlandaises (encore elles) ne sont que 18% à y recourir ».

La hauteur de vue de l’IFOP qui révèle les secrets de la société française au moment où elle va se souhaiter la bonne année, nous conduit à une débandade de chiffres accusateurs. « Un Waterloo au lit » pour le Palmipède qui connaît bien les plaisirs de sa canette et se demande : « Les Français s’y prendraient comme des manches malgré leur réputation de meilleurs amants du monde ? Marianne sous son bonnet phrygien serait devenue frigide ? Le moral de la nation est-il en berne ? »

Nous avons évité le pire avec des questions sur les lieux de l’amour (de la petite à la grande échelle du lit conjugal), les fantasmes des Françaises, les études comparées des coûts économiques (baisse de productivité, dépressions chroniques accroissant les arrêts de travail, etc.) liées à la santé…

L’IFOP ne nous épargne pas tout : « la sexualité en France est masculino-centrée ? En privilégiant la pénétration vaginale au détriment des caresses clitoridiennes plus propices au plaisir féminin ? » Que vont répondre les géographes culturalistes et leurs gender searchers de Sorbonne Université ? Bientôt une critique politique de cette manipulation outrancière d’un outil statistique dévoyé et au service de la domination masculine ? Ou de la bêtise de ceux qui paient de telles études ? Et qui font croire qu’un discours avec ces questions et ces chiffres aussi débilitants vont mettre les mâles devant leurs responsabilités ?

La Guerre des fesses

Nous préférons de très loin les travaux de sciences sociales du sociologue connu et respecté, Jean-Claude Kaufmann, directeur de recherches au CNRS, qui s’intéresse aux postérieurs humains. Ça donne quoi ? En se penchant sur notre globe terrestre, Kaufmann voit une frontière pays riches/pays en développement marque une limite entre petits formats fessus au Nord et formats généreux au Sud. Mais rien ne va dans la tête des femmes pour lui : au Nord, on se revendique charnue comme les belles plantes de Copacabana et au Sud, on rêve des silhouettes en « i ». Chirurgie esthétique avec injection de graisse au Nord, liposuccion au Sud.

Pour Jean-Claude Kaufmann, interrogé par Anne-Claire Genthialon (Libération, 7 octobre 2013), incontestablement, les fesses sont géopolitiques car il y a là une affaire de domination culturelle. Quels sont les critères de la beauté ? Comment se définit le désir ? Pour Kaufmann, l’Occident blanc et chrétien en dominant le monde a imposé l’ultraminceur comme norme. Mais ce diktat, pour lui, toucherait à sa fin. Les rondeurs mènent la controffensive, la sensualité et la volupté, le refus de la froideur du Nord, tout cela gagne du terrain.

Dans les pays occidentaux, être longiligne est un signe de distinction sociale qui a essaimé à Abidjan et Rio où l’on rabote les trop importantes rondeurs. Mais en même temps, les clips vidéo sont pleins de fesses rondes, et les stars en rajoutent : voyez Beyoncé, Jennifer Lopez ou Nicki Minaj. « Cela construit l’identité différemment et peut enfermer dans une féminité ‘objet de désir’ » qui est contraire à l’invention de la personne avant celle de la femme.

David de Michelangelo (Florence)

Pour notre géopoliticien du dimanche, les fesses féminines sont le centre de tels enjeux car elles sont plus transgressives que les seins (« doux et caressants, que l’on n’hésite pas à montrer sur la plage ») pourtant stigmatisés par le christianisme qui leur a préféré le visage comme attribut de la beauté féminine. De ce fait, les fesses sont la « partie honteuse ». Même si chaque époque produit ses silhouettes de référence : les Romaines élargissaient leurs hanches avec des pommades à base d’ail, les Européennes du XIXe siècle exagéraient la cambrure avec les postiches et dans l’insécurité alimentaire, un corps rond était valorisé. La « pin-up » au physique augmenté (Gina Lollobrigida, par ex.) gagne du terrain dans les années 1960 avant d’être à nouveau battue par la minceur.

Et les hommes ? Bien sûr, ils sont sensibles aux rondeurs des femmes mais ce ne sont pas eux qui décident ! Quant à leurs fesses, elles ne posent pas de problème comme le ventre. Mais « depuis peu, leur fessier est un peu plus regardé ». Pour les fesses féminines, J.-C. Kaufmann croit distinguer une schizophrénie masculine qui aime la minceur sociale et la rondeur érotique.

La géopolitique (donc la domination), c’est aussi de l’économie. Des multinationales, des médecins, des labos qui vendent de l’ultraminceur ou de la rondeur. Des seins, les praticiens sont passés aux fesses. Les modèles sont de plus en plus variés et personnalisés. Mais durent les mythes, véhiculés par les artistes, tel Michel Ange et ses sculptures, dont Florence s’est emparée pour charmer les foules de touristes potaches qui sillonnent la ville en quête d’identité.


À lire

Jean-Claude Kaufmann, La Guerre des fesses, JC Lattès, 2013.

Agnès Giard, « La femme est-elle plus proche de la nature ? », Libération, 22 mai 2021.


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