La bonne affaire des frontières

(c) Tania Pougin

Vilipendées par les uns, glorifiées par d’autres, les frontières font partie du fonctionnement de notre monde, et ce probablement pour longtemps. Elles constituent un objet récurrent en géographie, en particulier ces dernières années en raison de la prolifération de dispositifs de contrôle aux limites des États. Elles offrent surtout un outil de choix au capitalisme mondialisé.

Derrière l’aspect sécuritaire, les frontières représentent une aubaine pour une série d’acteurs locaux profitant des différences persistantes entre les deux côtés. Parler d’aubaine fait penser aux réseaux mafieux basant leurs rentrées d’argent sur l’économie du passage, à savoir le fait de monnayer le franchissement d’une frontière illégalement à des personnes (souvent des migrants en situation irrégulière) et/ou à des marchandises illicites (de la drogue en premier lieu). Cette réalité incontestable est encouragée par la multiplication des murs[1] érigés aux quatre coins du monde.

Mais il existe d’autres façons de profiter des frontières, légales et donc plus avouées puisque reposant sur la différence des règles entre deux États voisins.

Emplettes frontalières

Dans de nombreuses régions frontalières persiste un différentiel de taxation et/ou de prix entre des pays limitrophes. Les frontières sont de ce fait le théâtre d’un afflux journalier de consommateurs cherchant à profiter de produits moins chers. Alors que de nombreux Français passent la frontière belge pour se procurer des cigarettes, moins chères que dans l’Hexagone, les Belges font la même chose au Luxembourg, réputé pour ses accises moins élevées. Les produits nicotiniques font l’objet de tels flux dans d’autres régions, notamment entre l’Ukraine et la Slovaquie[2]. Du côté de l’Estonie, c’est l’alcool meilleur marché qui attire des hordes de Finlandais chaque week-end pour « faire le plein ».

Le carburant est également au cœur d’une valse des consommateurs, le prix variant fortement d’un territoire à l’autre. Le Luxembourg, encore, est réputé pour offrir un carburant meilleur marché (de nouveau car moins taxé) que l’Allemagne, la Belgique ou la France. Sur les 226 stations-service que compte le pays, 137 se trouvent aux frontières[3].  Le comble est atteint dans la commune de Martelange (à cheval sur la frontière belgo-luxembourgeoise), avec pas moins de 13 pompes à essence pour 1934 habitants.

Jusqu’il y a peu, l’enclave espagnole de Ceuta, petit territoire entouré par le Maroc, donnait lieu à des allées et venues quotidiennes de Marocains passant la frontière de l’enclave pour acheter des produits aussi divers que de l’électroménager, des vêtements, des produits alimentaires ou cosmétiques. Ces produits, qui se retrouvaient plus tard revendus dans des souks marocains, bénéficiaient de taxes moins élevées, faisant de l’enclave espagnole une véritable « zone franche ». Depuis février 2020 cependant, les autorités marocaines ont décidé de fermer le principal poste-frontière dévolu aux porteuses de marchandises afin de lutter contre la contrebande[4].

Plus insolite : la frontière entre l’Inde et le Bangladesh est le théâtre d’un trafic de bovins durant les fêtes de l’Aïd en raison de l’interdiction par l’Inde du commerce de bétail[5].

Travailler de l’autre côté

Sous le capitalisme, le travail est une marchandise comme les autres. Les frontières constituent donc un important lieu de passage pour des hommes et femmes offrant leurs services dans le pays voisin. De nouveau, le Luxembourg est un cas d’école puisque sa fiscalité avantageuse pour les entreprises, combinée à sa situation centrale, a transformé le pays en un centre économico-financier employant des milliers de personnes résidant dans les pays limitrophes. Aux heures de pointe, plus de 200.000 travailleurs traversent les poste-frontières, ce qui représente près de 45% de l’ensemble de la main-d’œuvre luxembourgeoise. La Suisse se situe dans une position similaire, plusieurs cantons totalisant 25% de frontaliers français, italiens ou allemands parmi leurs travailleurs.

Check-point Béthléem

La queue devant un check-point de Bethléem (c) Renaud Duterme

Les maquiladoras, ces usines sous-traitantes d’entreprises étasuniennes basées dans le nord du Mexique, constituent un autre exemple d’aubaine frontalière, ici basée sur un différentiel de salaire entre les deux rives du Rio Grande. Tout comme Israël profite d’une main d’œuvre palestinienne meilleure marché et avide d’emplois en raison de la situation économique difficile en Cisjordanie, main-d’œuvre qui plus est contrainte de subir des temps d’attentes considérables pour traverser les check-points du mur de sécurité.

Des lois à géométrie variable

Avec l’épidémie de Covid-19 et l’absence de mesures communes, de nombreux quiproquos ont fait la une de l’actualité en raison de citoyens profitant de règles moins strictes dans le territoire voisin pour aller faire ce qui était interdit chez eux. Ceci concernait en particulier l’ouverture des restaurants, des commerces, des salons de coiffure, voire des stations de ski.

Mais les frontières n’ont pas attendu ce virus pour voir des gens se jouer des différentiels réglementaires. Les Pays-Bas attirent chaque année des milliers de « narco-touristes » profitant de la tolérance des autorités quant à l’usage de certains produits psychotropes. Déjà durant la prohibition, des zones canadiennes proches des États-Unis s’étaient spécialisées dans la production et l’exportation d’alcool vers le voisin du sud. Et jusqu’en 2018 et la légalisation de l’avortement par l’Irlande, c’était chaque jour en moyenne 9 Irlandaises qui se rendaient au Royaume-Uni pour se faire avorter. Jusqu’en 2015, le Danemark était quant à lui une destination privilégiée pour… les zoophiles, la loi étant suffisamment vague sur le sujet pour tolérer ce genre de pratiques. Les frontières ont donc souvent été utilisées pour échapper à certaines législations, voire à des poursuites judiciaires comme l’a montré, dans la saga Julian Assange, l’épisode de l’ambassade équatorienne à Londres.

Ces anecdotes illustrent en définitive l’artificialité des frontières et, dans bien des cas, leur caractère purement protocolaire, bien que pouvant avoir des implications concrètes sur le terrain.

Capitalisme et frontières

Au-delà de ces exemples, que l’on pourrait multiplier, les frontières sont bel et bien une nécessité pour le capitalisme, en ce sens que ce dernier a besoin de régions inégalement « développées » non seulement pour palier sa tendance à la surproduction et écouler ses surplus sur d’autres territoires ; mais aussi pour mettre ces territoires en concurrence les uns avec les autres et par là encourager un nivellement par le bas des normes, salaires et autres réglementations cloisonnant le marché aux valeurs d’une société.

Le cas luxembourgeois est emblématique à cet égard car le « succès » de son modèle ne repose in fine que sur des recettes non reproductibles puisque se faisant essentiellement au détriment de ses voisins (impôts réduits, opacité bancaire, concentration de sièges d’entreprises, …). En d’autres termes, si l’ensemble des pays d’Europe adoptaient les mêmes recettes que le Luxembourg, celui-ci perdrait de facto ses avantages. On constate le même dilemme au regard du « modèle allemand », souvent considéré comme un exemple à suivre alors que, si sa politique salariale défavorable aux travailleurs était véritablement suivie par ses partenaires commerciaux, le pays perdait son avantage compétitif à l’origine de sa soi-disant prospérité.

On voit donc qu’un capitalisme sans frontières, comme le prônent certains ayatollahs du libre-échange, n’est rien de moins qu’une contradiction dans les termes puisque c’est la fragmentation et surtout la hiérarchisation des territoires qui est à l’origine de l’accumulation du capital[6].


[1] Érection par ailleurs profitable à maints égards (construction, surveillance, entretien, etc.).

[2] Rosière Stéphane, Frontières de fer. Le cloisonnement du monde, Paris, Syllepse, 2020, p139. L’expression aubaine frontalière est tirée de cet ouvrage.

[3] https://statistiques.public.lu/stat/TableViewer/tableViewHTML.aspx?ReportId=13886&IF_Language=fra&MainTheme=1&FldrName=4&RFPath=51

[4]https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/02/03/sans-les-femmes-mulets-l-economie-entre-le-maroc-et-ceuta-tourne-au-ralenti_6028244_3212.html

[5] Rosiere Stéphane, op. cit., p156.

[6] Pour en savoir plus sur les liens entre frontières et capitalisme, se référer à mon dernier ouvrage Petit manuel pour une géographie de combat, paru en 2020 à La Découverte. Voir aussi les travaux de David Harvey, dont les éditions Amsterdam ont publié une traduction longtemps attendue des Limites du capital.


À lire sur le blog

« Le business meurtrier des frontières » (Manouk Borzakian)


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