Agriculture: des chercheurs qui ont peur

Xavier Noulhianne

De quoi ont peur les chercheurs et ingénieurs de l’Inrae ? De quoi ont peur les agriculteurs productivistes ? De quoi ont peur ceux qui ne voient pas que l’élevage industriel est condamné à moyen terme ? Voudraient-ils imposer un mode de vie dont les jeunes générations ne veulent pas ?

Incorrigible Inrae. Cet acronyme ne vous dit rien ? L’Inrae est un institut de recherche fondé en 1946 pour orienter les politiques agricoles, qui s’est enrichi en 2019 d’un « e » comme environnement. Pourtant, à bien lire Xavier Noulhianne, un des rares paysans en France qui écrive ce qu’il vit et ce qu’il pense, on se demande bien ce que cet institut apporte aux questions urgentes sur l’élevage en France. 15% de gaz à effet de serre, 80% de l’usage des terres agricoles, souffrance animale, suicides des éleveurs, crises à répétition sur les marchés de la viande et du lait, abattages massifs d’animaux atteints de zoonose (un demi-million de canards euthanasiés dans le Sud-Ouest au début de l’année 2021 pour cause de grippe aviaire), etc., les montagnes à soulever ne manquent pas pour les 1800 chercheurs de cette noble maison au budget rondelet de 800 millions d’euros.

Le Ménage des champs

Xavier Noulhianne sait de quoi il parle. Docteur en microstructures des matériaux à l’École des mines, il ne se laisse pas raconter ce que l’Inrae voudrait nous faire entendre sur la sélection des animaux, leur bien-être, l’approvisionnement des chaînes alimentaires. L’État a donné le monopole de la recherche à l’Inrae qui a participé activement à l’industrialisation de l’agriculture depuis cinquante ans. Les éleveurs et les agriculteurs en général ont été, pour la plupart, pris pour des ignorants à qui il faut dicter le travail par des règlements et des financements.

Nous repensons alors aux « mémoires » d’Edgard Pisani, le ministre de l’agriculture du Général de Gaulle qui, avant de disparaître, regrettait les choix politiques qu’il avait faits, dictés par l’Inra, avec le succès que l’on sait cinquante ans plus tard. Certes, Stéphane Le Foll a pris un virage agroécologique, mais ses successeurs sont affiliés à des filières productivistes jusqu’à l’obsession, nous expliquant qu’il leur faut « nourrir le monde », ce qu’aucun pays en développement (qui n’est pas en guerre ni en situation d’urgence) ne nous a demandé.

Et si l’Inrae oriente toujours la politique actuelle pour nous nourrir, comment se fait-il que sur des débats extrêmement importants comme la charge insupportable de l’élevage industriel, en l’occurrence la question de la « viande cultivée », nous ne lisions rien d’autre que des oppositions évoquant un « mythe », une « voie exploratoire controversée ». L’Inrae a pourtant modifié génétiquement des animaux, pour accroître leur lactation, le volume de leur viande, leurs peaux. En France, on protège les filières d’élevage, toutes sujettes aux technologies, sélections en tous genres. On les présente comme essentielles pour les paysages, en passant sous silence les dégradations paysagères qu’elles provoquent avec une mécanisation à outrance à l’origine de l’arrachage des haies, les pollutions chimiques des sols pour des centaines d’années… Seulement voilà, la viande de culture est une création laborantine en passe d’être industrialisée (à un coût et dans des conditions encore peu communiqués) et, forcément, les éleveurs productivistes (ceux qui enferment les animaux de rente) broient du noir.

Où est l’Inrae dans le débat où l’on évoquerait les 80% de terres agricoles consacrées à l’élevage dont une grande partie pourrait être, un jour, converties en forêts, autant de puits de carbone pour limiter le réchauffement climatique ? D’autant que la demande de viande devrait augmenter avec l’accroissement de la population mondiale. De quoi l’Inrae a peur dans ce débat ? Pourquoi les brevets déposés sont tous étatsuniens et israéliens ? Pourquoi le ministre de l’agriculture tolère des pratiques industrielles de production de viande inadmissibles par l’opinion et rappelle son opposition au principe même de la production de viande artificielle ? Alors qu’il est évident que les consommateurs (du moins, les jeunes) vont la plébisciter. Assisterons-nous au même désastre qui a vu la France à l’origine en partie des vaccins ARN être incapable d’en assurer le développement ?

Sans vouloir fâcher personne, voici ce que contient un produit végan (donc diabolique, pour ceux qui n’envisagent rien d’autre que ce qu’ils connaissent). Que voit-on qui soit une accumulation de conservateurs, de colorants, de méthodes douteuses ? Comme pour la « viande cultivée », il faut donc faire les autruches ? Et avoir peur ? Tergiverser ?


Sur le blog :

« Ferme des mille vaches : le crash » (Gilles Fumey)

« Western en Franche-Comté » (Gilles Fumey)


Pour aller plus loin : une analyse d’un grave échec de l’Inrae

Guichard L., Dedieu F., Jeuffroy M.-H., Meynard J.-M., Reau R., Savini I., 2017. « Le plan Ecophyto de réduction d’usage des pesticides en France : décryptage d’un échec et raisons d’espérer », Cahiers Agricultures, 26, 1, 1-12, https://doi.org/10.1051/cagri/2017004.

Fares M., Magrini M.B., Triboulet P., 2012. « Transition agroécologique, innovation et effets de verrouillage : le rôle de la structure organisationnelle des filières », Cahiers Agricultures, 21, 1, 34-45, https://doi.org/10.1684/agr.2012.0539


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Une réflexion au sujet de « Agriculture: des chercheurs qui ont peur »

  1. Bonjour Gilles,
    Parfaitement d’accord sur l’analyse que tu fais. Un acteur essentiel (et même deux) n’apparaît pas, mais tu l’as évoqué à de nombreuses reprises dans tes billets pour qu’on t’en fasse le reproche : la FNSEA et l’Europe communautaire au travers de sa politique agricole.
    Une seule réserve en ce qui concerne le « virage agroécologique » de Le Foll : merci de nous en préciser l’angle.
    J’attends tes prochains billets avec plaisir et impatience
    Frédéric Stévenot, Laon

    J'aime

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