Peuples souriants, peuples grognons

Vigée Lebrun
Louise Elisabeth Vigée Lebrun (1755-1842), Autoportrait

On avait posé un soir au Café géo l’hypothèse qu’il y avait une géographie du rire. Les Islandais rient-ils autant que les Siciliens ou les Chinois ? Les Japonais ont-ils besoin de saké pour rire autant que les Taïwanais avec le thé vert ? Un historien anglais tente une géohistoire culturelle du rire et du sourire.

Pourtant, le sourire et le rire (on n’écrit pas que c’est la même chose mais on simplifie) auraient bien une origine. Le rire est le propre de l’homme (Rabelais). Mais, on le répète, pas partout. Jean-François Nadeau posait la question : « Qui a inventé le sourire ? »[1] Il y répondait en se trompant sûrement devant un autoportrait de Mme Vigée Le Brun. Un tableau où il décèle des dents blanches, dont on sait qu’elles étaient mal interprétées par les mondaines de l’époque. À l’époque, on ne montrait pas ses émotions. Que n’a-t-on pourtant pas dit de ce tableau ! Les Britanniques se pâment devant et en déduisent qu’il est un tournant avant la Révolution… Bigre !

La Révolution française, pour l’historien anglais Colin Jones (Queen Mary University, Londres), c’est celle du sourire. Il y voit le surgissement d’une norme qui s’imposera jusqu’à aujourd’hui où le sourire dents blanches serait devenu la règle. Il faut bien en rire, car ne prend-on pas parfois, pour des imbéciles heureux ceux qui sourient sans raison, en tout temps ? Il faudrait se référer au dentifrice de marque californienne qui permet de montrer son blanchiment dentaire ? Ce qui ne pose pas la question de savoir pourquoi les filles de pub sourient à la télé mais en gardant leur moue boudeuse quand elles posent pour Le Bon Marché ? « Pas de politique, de commerce, de rencontre, de rapports sociaux sans sourire » ? Tout faux ! Les Parisiens connus pour être grincheux, mal élevés et peu aimables, accueillent tout de même plusieurs dizaines de millions de touristes par an, qui doivent se ficher comme d’une guigne du sourire d’un bistrotier qui va leur faire les poches. A-t-on vu notre ambassadeur pour la France qu’a été l’austère Laurent Fabius se prendre les côtes au Quai d’Orsay ?

Mais les historiens anglais pensent s’y connaitre. Toujours Colin Jones : « Jacques Le Goff avait déjà montré que quelque chose change à l’égard du sourire à compter du XIIIe siècle. »  Et d’ajouter : « Avant 1787, il n’y a dans l’histoire de l’art que trois types de représentation de bouches ouvertes. Premièrement, la bouche ouverte associée à la classe la plus laborieuse, les pauvres, les indigents. Deuxièmement, on trouve des bouches ouvertes pour représenter des esprits perdus, des gens qui touchent à la folie. Enfin, la bouche ouverte sert à représenter un état de passion incontrôlée, qui tient du Malin, qui relève en quelque sorte de l’attitude du chimpanzé. »

Rembrandt
Rembrandt, Autoportrait en Zeuxis (1663). Zeuxis était un peintre grec du Ve siècle av. J.-C. qui, d’après la légende, est mort de rire en faisant le portrait d’une vieille dame.

Vous voyez des enfants bouche ouverte ? « Ils ne sont pas éduqués. » Des gens ivres ? La passion prévaut ici plus que la raison : « Alors la bouche s’ouvre. » Regardons cet autoportrait de Rembrandt en Zeuxis ? Bien malin qui pourrait interpréter ce sourire… Et en déduire que la Jeune fille à la perle de Vermeer qui montre deux dents serait d’un rang inférieur, il n’y a que les Anglais pour sociologiser tout ce qu’ils regardent.

La bonne voie serait sans doute d’incriminer dans certains milieux sociaux la pudeur à montrer des dents cariées. Cette précaution prévalut jusqu’à récemment en France. Jusqu’à ce qu’aux arracheurs de dents succèdent les dentistes dont la profession se serait organisée en France. On doit à Pierre Fauchard le fraisage, les plombages, les bains de bouche (à l’urine, au début), les premiers dentiers fournis par des porcelainiers. Les dents furent arrachées à des morts, des soldats tués à Waterloo, par exemple, pour reconstituer des dentiers. Tout le monde n’a pas sa brosse à dents comme l’Empereur.

Une partie de l’Europe se serait mise à rire à gorge déployée. Car le sourire, entre temps, était déjà devenu pour notre professeur anglais, « positif » à partir de 1740. Le best-seller de l’époque, Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761) aurait montré le sourire comme une manifestation d’individualité et « une nouvelle sensibilité ».

Ange au sourire
L’ange au sourire (XIIIe siècle). Cathédrale de Reims

Ce serait l’Amérique aux dents blanches de Jean Harlow et Marilyn qui aurait ramené le sourire sur les portraits officiels depuis les années 1950…. On donne rendez-vous à Colin Jones devant la cathédrale de Reims pour une salutation à l’ange Gabriel qui l’attend depuis le XIIIe siècle.

Il faut donc encore travailler à la géographie du sourire. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a rien à voir avec le climat, comme le pensait Kant. Un Ch’ti rit sans doute plus d’une barquette de frites qu’un Corse devant son cornet de marrons chauds. Mais les Chinois, les Congolais (RDC) et les Grecs ont une plus grande réputation de peuples rigolards que les Indiens, les Malgaches et les Serbes. On va donc porter la recherche sur les réputations en attendant qu’un fondu d’algorithmes nous mette tout ça en batterie et le compare avec le rire des hyènes, ce qui est une autre histoire qui n’a pas dit son dernier mot.


[1]Le Devoir, 26 novembre 2015


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