Grandes manœuvres dans l’agriculture

Campagnes solidaires

L’hypocrisie des agriculteurs productivistes est à son comble. Ils surfent sur la peur d’une pénurie alimentaire pour se défaire des contraintes écologiques (relatives) imposées par la PAC. Affligeant. Comment Macron peut-il convaincre les électeurs de Mélenchon et Jadot de cette manière ? Via Campesina et la Confédération paysanne tracent une autre voie. (Gilles Fumey)

Les grandes manœuvres dans l’agriculture n’ont pas tardé. Sur le front de désolation de la guerre en Ukraine, l’un des greniers à blé, tournesol, maïs et colza du monde, Emmanuel Macron et son ministre activés par le lobby productiviste de la FNSEA et du COPA-COGECA ont agité le spectre d’une crise alimentaire. Et redonnent des couleurs à un système agricole pourtant à bout de souffle.  On entend le « produire sans contrainte » dans les médias.

Agriculture intensive
Tel un devin, Macron a estimé ce vendredi 11 mars 2022 qu’il fallait conjurer une crise alimentaire dans les 12 à 18 prochains mois. © MAXPPP

Pourtant, ce système agricole intensif (qu’on peut étendre aux fruits et légumes et leurs serres, à l’élevage confiné des animaux, à la poudre de lait…) est très fragile.

Il est dépendant aux engrais de synthèse, dévorant quantité de gaz pour leur fabrication (et donc, nocifs pour le climat). Il est dépendant des énergies fossiles russes (40% des besoins en gaz sont satisfaits par la Russie). Il est dépendant de l’alimentation animale : la moitié du maïs importé en Europe vient d’Ukraine qui produit aussi des tourteaux de soja. De fait, « l’absence de lien au sol et d’autonome fourragère des élevages industriels est un problème majeur sur tous les plans : économique, climatique, environnemental et sanitaire » (Campagnes solidaires, avril 2022).

Cette agriculture est dépendante des produits phytosanitaires russes (la Russie étant le 2e exportateur mondial derrière la Chine et devant le Qatar). L’ammoniac a un prix corrélé à celui des hydrocarbures. Les trois-quarts des besoins en azote, potasse et phosphates dont se nourrissent les plantes sont satisfaits par des importations. Dans la Beauce, le prix des fertilisants a doublé entre 2020 et 2021. Mais plus les céréales sont payées cher, plus les agriculteurs productivistes achètent des fertilisants dont les prix pour 2023 vont grimper très haut. Mais gare ! La Russie et l’Ukraine peuvent inonder le marché du blé et les prix vont chuter.

Cette agriculture s’est mise sous la coupe de la finance : le prix des denrées alimentaires qui sont primordiales pour la vie des humains est soumis à la spéculation. Le moindre accroc climatique, géopolitique, sanitaire est l’occasion, pour certains, de se gaver sur les marchés, et pour les autres, d’être menacés par les pénuries.

Cette agriculture est sous la coupe du libre-échange : peut-on laisser la sécurité alimentaire aux mains du marché ? François Collart-Dutilleul qu’on peut écouter ici, a publié des recherches sur le droit de l’alimentation qui vont à l’encontre de cette exposition très dangereuse au libre-échange.

Cette agriculture s’est mise sous la coupe des multinationales semencières. L’Ukraine est un pays producteur important de semences pour l’est de l’Europe. Une fragilité supplémentaire.

Cette agriculture est gavée d’aides publiques. Celles de la PAC, distribuées à la surface. Les céréaliers qui vont bénéficier de la flambée des cours mondiaux sont parmi les plus grands bénéficiaires de la PAC.

Épandages
Les épandages d’intrants n’ont toujours pas baissé en France depuis 20 ans…

Cette agriculture s’est mise sous la dépendance des banques. L’endettement des exploitations est considérable dans les filières industrielles porcines et avicoles. Un manque d’autonomie dangereux à l’origine des centaines de suicides d’agriculteurs chaque année.

Cette agriculture aggrave la situation des consommateurs et du climat : effondrement de la biodiversité, misère des campagnes du Sud, malnutrition dans les bidonvilles (qui compteront sur la planète deux milliards d’habitants en 2030). Tout cela au détriment des filières locales et de souveraineté alimentaire des pays du Sud. Les crises migratoires mondiales se nourrissent de cette pauvreté des campagnes causée par les exportations de produits alimentaires d’origine productiviste à bas coût.

L’hypocrisie suprême est de se placer comme les sauveurs de populations qui risqueraient les famines. Pourtant, les émeutes de la faim avaient montré en 2008 où nous menait la spéculation et les politiques agricoles libérales.

Via Campesina et Confédération paysanne proposent l’autonomie :

  • Dans les mesures d’urgence, il faut mettre le prix des céréales à l’abri du marché, et ne pas mélanger les céréales destinées à l’alimentation humaine et celles pour les nourritures animales. Il faut interdire la spéculation en plafonnant les prix des céréales sur les marchés intérieurs et à l’exportation, en promouvant un prix solidaire pour les populations précaires.
  • Pour les éleveurs dépendants des importations de céréales et tourteaux, des plans de sortie de désendettement, de désintensification de la production industrielle. Il faut orienter les productions vers des systèmes plus sobres, plus autonomes, plus en lien avec les sols.
  • Il faut interdire les cultures pour la méthanisation et les agrocarburants. Ce qui permettra de libérer 3 à 5% de la surface agricole pour les humains et les animaux.
  • On doit interdire les fermes usines et poser un moratoire sur les projets d’artificialisation des terres.

Pour le moyen terme, des mesures structurelles doivent être mises en place.

  • L’abandon progressif des engrais de synthèse, grâce à la polyculture-élevage, au développement des légumineuses, la valorisation des prairies, la rotation des cultures. Les pouvoirs publics européens doivent respecter le plan Farm to Fork, visant d’ici 2030 à réduire de moitié les pesticides et de 20% les engrais, de baisser de moitié les ventes d’antimicrobiens pour les animaux d’élevage et consacrer un quart des terres cultivées à l’agriculture bio.
  • Les paysans doivent avoir droit aux semences, et semer comme ils l’entendent, mais en interdisant le brevetage du vivant, des OGM et en encourageant la sélection paysanne.
  • La sortie des accords de libre-échange est nécessaire pour construire un commerce international équitable, solidaire et comme c’était le cas au temps des premières PAC, des prix minimum d’entrée pour les fruits et légumes.
  • Les denrées agricoles destinées au marché intérieur doivent être sanctuarisées.

Ces mesures dont la plupart sont listées par la Confédération paysanne (Campagnes solidaires, déjà cité) pour promouvoir le principe d’autonomie, avec des solutions pertinentes sur le plan économique et géopolitique. Oui, on peut « diminuer en urgence toutes les dépendances de ce modèle agricole productiviste qui libère les marges de manœuvre diplomatiques afin d’œuvrer pour la paix ».

Les étudiants, scandalisés d’avoir à choisir entre un Macron productiviste à tout crin, dont la politique détruit l’environnement, et une Marine Le Pen tout aussi gagnée au sacro-saint marché mondial, se rebiffent cette semaine entre les deux tours de la présidentielle. Comment ne pas les comprendre ?


Sur le blog

« Sortir Macron du salon » (Gilles Fumey)

« Agriculture : des chercheurs qui ont peur » (Gilles Fumey)


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