Le pape attire les foules, et après ?

Le pape attire les foules, mais après? Les églises vont sans doute rester vides, le cléricalisme dénoncé par le pape François continuer à prospérer. Quand l’institution va-t-elle se poser les bonnes questions? (Gilles Fumey)

Il y a trois ans, à la faveur d’une ordination presbytérale, nous réagissions à l’ordination d’un jeune curé sortant tout frais émoulu de son centre de formation. Chaque été, l’Église catholique se réjouit d’avaliser la «vocation» de quelques dizaines de prêtres, un effondrement par rapport à il y a 25 ans où près de 250 faisaient allégeance aux évêques, chefs des diocèses.  Ceux qui se font encore appeler «père», au mépris de ce que préconise l’Évangile[1], sont, de fait, une minorité en voie de remplacement, qu’on peut comparer aux innombrables pasteur(e)s de toutes les Églises protestantes regroupant plus de 820 millions de fidèles dans le monde: pasteures femmes (en Europe surtout), pasteurs hommes d’affaires (notamment dans les pays en développement).[2]

En France donc, la raréfaction des cultes catholiques n’a pas encore signé la fin de l’Église, le règne des curés à la tête des paroisses n’est pas terminé, loin de là. Du reste, si le nombre d’églises rasées, promises à la démolition ou à d’autres affectations est en croissance, les chrétiens vivent leur religion autrement que par les messes: les lieux de pèlerinage ne désemplissent pas, l’édition catholique se porte plutôt bien, les papes attirent toujours les foules. Mais des pépinières de curés comme les séminaires de Lille ou Bordeaux ont fermé leurs portes.

D’une mondanité à l’autre

Ce déclin ne décourage pas certains jeunes, comme le presque trentenaire Augustin Rocoffort de Vinnière, ordonné en 2023 à la cathédrale Saint-Jean de Lyon qui s’exprime ainsi, dans un langage brut de décoffrage: «Je sais que je ne vais pas m’ennuyer, c’est un vrai challenge.»[3] On lui a confié les brebis du troupeau roannais avant de l’envoyer à nouveau en «mission d’études» en 2026 avec un pied dans les paroisses d’Irigny et Saint-Genis-Laval (Rhône). Nul doute que son diplôme d’ingénieur Arts et métiers[4] l’avait aidé à tenir, avec ses confrères, les dix clochers qu’on leur avait confiés dans cette paroisse de Roanne, au nord de Lyon.

L’Église a-t-elle tant changé depuis 1972? © Fellini Roma

Le plus sidérant est lorsque le jeune prêtre poursuit: «J’aurais pu avoir un mariage et une belle voiture, mais Dieu m’a appelé à servir. Je ne le regrette absolument pas, mais c’est un pas que tout le monde ne franchit pas…» En pleine lutte contre le cléricalisme demandée par le pape François, cette manière de se présenter suscite l’effroi. Comment mettre en parallèle «un mariage et une belle voiture» avec son «appel» à servir? Non seulement, cher Augustin, associer les mariages et les belles bagnoles est assez méprisant pour ceux qui se marient dans le dénuement, ceux qui ne se marient pas, ceux qui sont de vrais croyants et détestent les belles voitures. Mais surtout, être marié ne signifie pas qu’on ne soit pas appelé, comme toi, à servir. Les milliers d’associations et d’ONG en France et dans le monde apportent aujourd’hui bien plus de services que l’Église catholique actuelle, rongée par les scandales, les défaites, les crimes de quelques-uns, qui se croyaient, comme toi, au-dessus de la mêlée et qui ont causé des dommages irréparables auprès d’enfants et de femmes.

Là, où nous te rejoignons, c’est «un pas que tout le monde ne franchit pas». Mais pas pour les raisons que tu invoques. Mais parce que s’il faut décléricaliser l’Église comme le demande le chef de l’Église à Rome, il ne faudrait pas encourager la prêtrise à ceux se pensent comme toi, au-dessus d’un peuple qui, à l’inverse de l’engagement que tu as pris, ne serait pas capable de servir.

La quête du pouvoir

La vraie raison de l’engagement des prêtres d’hier et d’aujourd’hui, me confie un théologien qui souhaite garder l’anonymat, c’est la quête du pouvoir. Un pouvoir qui te conduira peut-être, mais je ne l’espère pas, à des abus sur les plus fragiles qui te verront comme tu te décris: meilleur que les autres, parce que tu aurais fait le sacrifice d’un beau mariage et d’une belle bagnole. Parce que le discours que tu tiens aujourd’hui, certains vont l’intégrer, te croire supérieur à eux. Tu auras beau, avec tes confrères comme Laurent Tournier[5], mettre en avant ton «engagement à vie». Nous le souhaitons tous, mais les curés qui défroquent (ou se font défroquer par la justice romaine) sont si nombreux que je te conseillerais, sur ce point, un peu de prudence et d’humilité.

On se demande comment la formation qu’on t’a donnée a tenu compte de tout ce qui a été dévoilé ces dernières années. On pensait que des femmes pourraient enseigner dans les séminaires. Je parierais que tu n’en as jamais entendu.

Tu t’enthousiasmes pour le travail qui t’attend. Heureusement! Quel jeune ne prend pas un poste tout émoustillé par la confiance qu’on lui fait. Mais là encore, tu devrais être modeste. Tes confrères ne ploient-ils pas devant l’immensité des territoires paroissiaux? N’a-t-on pas vu revenir récemment à Lyon l’évêque de Nevers, Thierry Brac de la Perrière, qui a donné sa démission au pape pour «raisons de santé»? Même les prélats sont menacés par le burn out?

L’Église (pas celle des prêtres, mais celle des laïcs) devrait se réjouir de ton enthousiasme et te pardonner ce qui n’est, peut-être, qu’une maladresse. Mais elle a peut-être aussi raison de se méfier. Je crains que de te voir appelé désormais «père» n’abreuve encore plus ton hubris à te sentir élu et que cette élection te conduise là où tu ne voudrais pas aller.

De l’autre côté de la barrière que ton engagement a dressée, de nombreux chrétiens ne regretteront pas de n’avoir pas eu la force de s’engager comme toi à renoncer à un mariage et une belle voiture. Avec ou sans l’un ni l’autre, la plupart servent dans la grande barque à la dérive qu’est l’Église actuelle. Artistes, architectes, sculpteurs, musiciens, metteurs en scène, conférenciers, ils font parler les pierres des églises désaffectées d’Avignon, de Dijon, de Toulouse, de France et de Navarre. Parce qu’il n’était pas écrit qu’elles devaient attendre les cultes d’un clergé formaté du XIIe au XVIIe siècle[6] qui n’en finit pas de se raréfier et, pour beaucoup, impuissant à se réformer.

Il reste qu’ils sont nombreux, très nombreux à se demander comment cette institution qu’est l’Église va continuer à faire l’autruche, maintenir les clercs comme des chefs qui gardent la très grande majorité des pouvoirs. Les shows papaux n’y changeront rien. N’a-t-on pas chanté les louanges de la Corse réconciliée le 15 décembre 2024 autour du pape François alors qu’elle basculait à nouveau dans la violence un mois plus tard? Cela n’ôte pas les efforts que fait Léon XIV contre les nationalismes, les guerres, ou pour encourager l’accueil des migrants… Mais les violences dans l’Église restent un signal qui n’est pas pris en compte dans sa totalité, tant que le cléricalisme se déploie avec autant d’énergie comme lors de cette «visite apostolique» souvent présentée comme une victoire des catholiques dans une société qui les malmènerait.


À lire

«10 pistes pour sortir du cléricalisme», La Croix, 2018.

«L’impossible réforme de l’Église par le pape François», Les Clionautes, 2020.

«Visite du pape Leon XIV en France: les enjeux d’un voyage sous le signe du « marcher ensemble »», Regards protestants, 2026.

Collectif catholique P.A.I.X, «Venue de Léon XIV: « l’unité de l’Église » ne doit pas banaliser l’extrême-droite», Mediapart, 2026.


Sur le blog

«La Corse saisie de papamania» (Gilles Fumey)

«Des églises à remplir?» (Gilles Fumey)

«Benoit XVI enterre une certaine idée de Rome» (Gilles Fumey)


Pour nous suivre sur les réseaux sociaux

Facebook: https://facebook.com/geographiesenmouvement/

LinkedIn: https://www.linkedin.com/company/109185391/

Une réflexion au sujet de « Le pape attire les foules, et après ? »

  1. Pour moi qui suis un simple croyant, pratiquant, votre discours me semble un peu compliqué et même agressif. On est croyant, pas naïf ! Pour moi croire c’est reconnaitre qu’il y a beaucoup de beauté dans l’humanité et énormément de satisfactions à vouloir aimer mon prochain sans ignorer ses travers, mais plutôt en agissant positivement. Un être vivra sans nul doute mieux avec un état d’esprit joyeux que de ressentir le stresse et les tourments de ce monde. Pourquoi accabler un jeûne ( je suis franc Comtois) prête qui est heureux dans son engagement ? Beaucoup de gens survivent dans notre monde sans avoir d’objectifs ! Vous me paraissiez un philosophe inspiré et après la lecture de cet article, qu’il faut que je relise d’ailleurs, j’ai changé un peu d’avis, déçu, un peu.

    Cordialement.

    Loïc Vuillermet, élève à l’ENIL MAMIROLLE 2013.

    J’aime

Laisser un commentaire