Neutralité et bonnes affaires

Dimanche 27 septembre, le peuple suisse a refusé en votation de durcir sa neutralité. L’occasion d’interroger ce concept devenu une part de l’ADN de la Confédération helvétique, mais aussi les motivations plus ou moins cachées de ses défenseurs les plus acharnés. (Manouk Borzakian)

Elles ont fleuri au cœur de l’été sur les murs des villes suisses, dans les gares, sur les abribus: de jolies colombes sur fond blanc, rameau d’olivier au bec, avec un énorme «OUI» dans un rouge rappelant les couleurs nationales. «Pas de guerre», clament les affiches. Qui voudrait les contredire?

En dépit de la simplicité apparente du message, on ne votait pas vraiment pour ou contre la guerre, en ce dimanche 27 septembre, mais en vue d’inscrire dans la Constitution fédérale un renforcement de la neutralité suisse. Principale cible du texte soumis aux suffrages: les sanctions économiques contre des pays en guerre. Pour les auteurs de l’initiative, cette entorse au principe de neutralité décrédibilise la Suisse et affaiblit son rôle de médiatrice entre belligérants – le pays a, entre autres, accueilli de nombreux tribunaux d’arbitrage dès 1872, fait dialoguer les États-Unis et Cuba pendant la crise des missiles de 1962 et après, participé activement aux négociations entre la France et le FLN algérien en 1961, ou encore organisé la conférence de paix après la guerre du Kippour en 1973.

État-tampon

D’où vient cette fierté nationale helvétique, la neutralité, dont presque tout le spectre politique du pays défend le principe? De septembre 1814 à juin 1815, les monarchies vainqueures de Napoléon se réunissent à Vienne pour dessiner le nouvel ordre continental – en particulier le sort des territoires repris à la France, dont la Suisse. Celle-ci se dote en 1815 d’un Pacte fédéral, sorte de proto-Constitution permettant de souder anciens et nouveaux cantons au sein d’une confédération (qui deviendra un État fédéral en 1848). Il a fallu la pression des puissances européennes pour mettre d’accord des cantons diversement favorables à l’union et, pour certains, encore pris dans des conflits territoriaux mis en veille par l’invasion napoléonienne de 1798. Surtout, le congrès de Vienne entérine la neutralité helvétique, confirmée lors de la conférence de Paris en novembre 1815.

Dans ce contexte, la neutralité est d’abord une décision imposée de l’extérieur. On attend de la Suisse, carrefour économique de l’Europe, qu’elle joue un rôle de tampon entre les grandes puissances – à commencer par ses voisines directes, la Prusse, l’Autriche, la France et les royaumes italiens. Les diplomates réunis à Vienne y voient une garantie de l’équilibre territorial continental, le nouveau «Concert européen».

Puis la neutralité suisse devient un marqueur identitaire. Les Suisses aiment nommer leur destin national «Sonderfall», «cas particulier» en allemand. Il y a quelques années, le géographe Bernard Debarbieux défendait l’idée que ce sentiment d’un destin national hors du commun, loin d’être propre aux Helvètes, constituait la principale composante de tout imaginaire national. Rien de plus banal que de se trouver exceptionnel. Dans le cas suisse, cet imaginaire voit la prospérité du pays à l’époque contemporaine comme la conséquence, entre autres, d’un fédéralisme bien tempéré, de la «paix du travail» – ne dites pas «collaboration de classes», ce serait désobligeant – et, donc, de la neutralité, qui fait du pays une sorte de médiateur international aussi indispensable que bienveillant.

L’histoire est belle, ponctuée par la création de la Croix-Rouge par le Genevois Henry Dunant en 1863, l’adoption de la première convention de Genève en 1864 ou encore l’accueil, toujours à Genève, du siège de la Société des nations en 1920. Les esprits chagrins rappelleront, pendant la Seconde Guerre mondiale, les exportations de matériel de guerre vers l’Allemagne et l’Italie ou le refoulement de réfugiés juifs. Mais ne chipotons pas, la neutralité permet à la Suisse de traverser le 20e siècle sans trop de dégâts et fait la quasi-unanimité dans l’opinion.

La paix chez nous

Jusqu’en 2022. En réaction à l’invasion de l’Ukraine en février, l’Union européenne, le Royaume-Uni et les États-Unis, bientôt suivis par d’autres, adoptent une série de sanctions économiques contre la Russie. En mars, le Conseil fédéral – l’exécutif suisse – décide de suivre l’UE en reprenant l’essentiel des sanctions, bloquant à ce titre plusieurs milliards d’actifs.

Ni une ni deux, des défenseurs autoproclamés de la neutralité véritable lancent une initiative populaire pour ajouter à la Constitution un article 54a stipulant que la Suisse ne prend pas «de mesures coercitives non militaires contre un État belligérant».

L’argumentaire déployé durant la campagne trahit une vision du monde aussi banale que le Sonderfall. En témoigne, en une d’un bulletin distribué gracieusement dans quelques millions de boites aux lettres suisses, l’interview de Walter Wobmann. Le président du comité d’initiative – qui préside aussi, soit dit en passant, le comité d’Egerkingen, association luttant contre «l’islamisation» de la Suisse – estime que la neutralité a permis aux Suisses d’être «épargnés par deux guerres mondiales et par de nombreux conflits». Le projet n’est pas de dire non à la guerre, comme le clament les affiches de campagne, mais non à la guerre chez nous. Pas question de lutter contre les conflits armés dans le monde, l’important est d’y échapper tant qu’on peut. À ce propos, on est tenté de voir dans les quelques voix de gauche soutenant l’initiative la volonté d’assurer «la paix dans un seul pays».

Grands principes, grosses affaires

Presque toutes les formations politiques suisses rejetaient l’initiative, soutenue par une minorité de gauche et par le premier parti du pays, la très droitière UDC. Pour comprendre les véritables enjeux du vote, il vaut la peine de s’arrêter sur le profil des personnalités impliquées dans la rédaction et/ou la défense de l’initiative. Parmi les plus en vue, Christoph Blocher est connu pour avoir dirigé la section zurichoise de l’UDC, organisé le virage à droite du parti à l’échelle fédérale dans les années 1980 et 1990 et, surtout, ferraillé victorieusement contre la participation de la Suisse à l’espace économique européen en 1992. Il fonde, en 1986, l’ASIN (Association pour une Suisse indépendante et neutre): surfant sur le refus du peuple suisse d’adhérer à l’ONU, l’organisation entend s’opposer à toute intégration du pays à une organisation internationale.

Blocher, comme nombre d’élus de l’UDC, est surtout un homme d’affaires. Patron d’un groupe industriel de chimie acquis dans des conditions rocambolesques, il applique déjà dans les années 1980 le principe de neutralité en faisant des affaires avec le régime sud-africain, en plein apartheid – tout en s’opposant, au Parlement, aux sanctions contre Pretoria. Aujourd’hui, EMS-Chemie possède des usines en Russie, dont il serait contreproductif de contrarier le régime. Mais aussi en Chine, autre pays avec lequel il serait dommage de se fâcher – en cas d’invasion de Taïwan, par exemple?

De quoi nourrir une hypothèse pas nouvelle, mais qui mérite peut-être d’être répétée: derrière les grands principes plus ou moins abstraits, on trouve sans trop creuser des intérêts matériels, qu’ils soient politiques et/ou économiques, on ne peut plus concrets. Pour l’anecdote, les mêmes qui aujourd’hui chantent les louanges de la paix s’apprêtent, en novembre, à voter pour faciliter l’exportation d’armes suisses vers un liste élargie de pays en guerre et/ou bafouant les droits humains – mais pas l’Ukraine. Ironique, non?


À lire

Jean-Michel Berthoud, «Comment la Suisse a soutenu l’apartheid», Swissinfo.ch, 2005.

Raymond Probst, «Bons offices», Dictionnaire historique de la Suisse, 2014.

Alois Riklin, «Neutralité», Dictionnaire historique de la Suisse, 2010.


Sur le blog

«Extrême-droite: le laboratoire suisse» (Manouk Borzakian)

«Après l’Ukraine, Taïwan?» (Nashidil Rouiaï)

«La Suisse coupée en deux?» (Manouk Borzakian)


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