Le bitcoin, dernier mirage de l’Éthiopie

L’Éthiopie rattrapée par El Niño va-t-elle chasser les entreprises du numérique qu’elle a attirées chez elle ? Petite démonstration géopolitique du déni climatique de ceux qui poussent au tout numérique. À mettre au débat de la campagne électorale qui démarre. (Gilles Fumey)

À ceux qui douteraient des liens entre climat et économie numérique, donnons-leur cette histoire de bitcoins en Éthiopie. L’un des pays les plus pauvres du monde est appauvri par des sociétés, la plupart chinoises, qui fabriquent des jetons de monnaie numérique, autrement dit des jetons de bitcoins. Car, fabriquer un seul de ces jetons – on dit dans le langage technique, «miner» un bitcoin – exige une consommation électrique équivalente à celle de 15 000 familles éthiopiennes.

Que sont venues faire ces sociétés en Éthiopie? Depuis quelques années, le premier ministre Abiy Ahmed cherchait de nouvelles devises pour son pays. Il a vanté le potentiel hydroélectrique du barrage de la Renaissance sur le Nil Bleu, financé exclusivement par les Éthiopiens et inauguré en septembre 2025.  La centrale hydroélectrique devait produire en moyenne 15 700 GWh par an, soit deux fois la production nationale d’avant 2022, avec un projet d’exportation dans les pays voisins. Notons que 90% de la production nationale hydroélectrique en Éthiopie vient du barrage. 

Le plus grand barrage africain, menacé par El Niño © Wikimedia

Mais voilà, la manne était trop belle et les dirigeants éthiopiens ont été imprudents à attirer depuis 2024 des sociétés intéressées par une énergie bon marché. Une trentaine d’entreprises de bitcoins, dont beaucoup sont chinoises, se sont installées dans la région d’Addis-Abeba, payant le quadruple du prix éthiopien, mais accaparant à peu près le tiers de la production électrique nationale.

Le climat a détraqué cette belle mécanique capitaliste. Ces derniers mois, la puissance du courant marin El Niño a fait chuter de moitié les précipitations par rapport à l’année précédente. Pour l’instant, Ethiopian Electric Power (EEP), qui approvisionne les Éthiopiens, s’est résigné à freiner la voracité énergétique de ces sociétés à hauteur de 75%, des entreprises qui plaident de n’avoir pas quitté l’Islande et le Kazakhstan pour se voir limiter deux ans plus tard leur gourmandise énergétique.  

L’Afrique avait déjà connu en 2023 et 2024 des sécheresses intenses qui n’augurent rien de bon pour les mois et les années qui viennent. La fuite en avant de l’économie numérique mondiale ne pouvait pas épargner l’Éthiopie, déjà en conflit diplomatique avec le Soudan et l’gypte qui sont aussi tributaires du Nil bleu. EEP a déjà prévenu que le rationnement énergétique pourrait être encore plus sévère dans quelques mois car le lac du barrage de la Renaissance est beaucoup plus lent à se remplir depuis trois ans.

Les revenus de celui qui a été vanté «plus grand barrage d’Afrique» pourraient baisser d’au moins 40% dans l’année qui vient. Adieu «Éthiopie paradis africain du bitcoin» comme le proclamaient les politiques parvenus à classer leur pays parmi le top 10 des sociétés numériques du monde. La startup nation qui avait déjà fait tiquer les scientifiques locaux sur cette approche énergétique hasardeuse devrait faire réfléchir nos politiques français, à tombeau ouvert sur le nucléaire, «énergie d’avenir», alors que plusieurs réacteurs ont dû être arrêtés cet été pour manque d’eau dans les fleuves.


Sur le blog

«Nous somme une colonie (numérique) des États-Unis» (Gilles Fumey)

«Le numérique, outil de destruction de l’enseignement public?» (Manouk Borzakian)


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