
Le 4 septembre, l’ONU et la France ont abandonné l’usage de la projection Mercator, qui agrandit les surfaces à mesure que l’on s’approche des pôles et minimise la superficie de l’Afrique (qui apparaît de la même taille que le Groenland alors qu’elle est quatorze plus grande). Une résolution parfois réduite à un anti-Mercator, qui occulte d’autres formes de domination cartographique. (Marie Dougnac)
Mandaté par l’Union africaine, le Togo avait proposé à l’ONU la résolution « Correct the map », recommandant l’usage de projections dites équivalentes qui respectent les superficies des continents – comme la projection Equal Earth, adoptée à 164 voix contre une (celle des États-Unis).
Mais il ne faut pas réduire le débat au rejet d’une projection fausse, trompeuse, voire raciste.
Ces changements s’inscrivent d’abord dans une double dynamique plus vaste : la décolonisation des savoirs universitaires et la contestation de l’hégémonie occidentale, incarnée dès la Guerre Froide par l’adoption de la projection de Peters par les pays du Tiers-Monde. L’adoption d’une nouvelle projection est donc aussi pour la France une manœuvre diplomatique et stratégique, qui vise à améliorer son image auprès des pays africains par ce que Fabrice Argounès appelle un acte de « cartographie réparatrice ».
La projection idéale n’existe pas
Rappelons ensuite que représenter une sphère sur une surface plane implique de déformer la superficie des continents, leurs contours, ou les distances. Si les projections dites équivalentes comme Equal Earth conservent les surfaces, elles déforment les angles, contrairement aux projections dites conformes. Il n’existe aucune projection parfaite. La projection de Gall-Peters (1974) est fidèle à la superficie des continents mais déforme leurs contours. La fameuse Equal Earth, elle, reste une projection orientée au Nord et scindant un océan. Alors que les projections azimutales, centrées sur les pôles, représentent l’océan dans sa globalité et, comme le rappelle Vincent Capdepuy, sont plus adaptées pour visualiser les liaisons maritimes ou aériennes transocéaniques.

Certes, la projection de Mercator a été conçue en 1569, dans un contexte de mondialisation impériale et de colonisation naissante. Mais si elle réduit la taille de l’Afrique (comme celle de l’Amérique latine), c’est qu’elle a été conçue avec un objectif précis : favoriser la navigation en permettant aux marins de tracer sur la carte un cap qui corresponde à une droite dans la réalité. (Les États européens avaient d’ailleurs peu d’intérêt à réduire la taille de l’Afrique coloniale qui devenait un instrument de leur puissance.)
Métissage cartographique
Le problème n’est donc pas la projection de Mercator en elle-même mais le fait qu’elle se soit imposée comme la seule ou la meilleure représentation du monde. L’essentiel serait de diversifier les projections, pour échapper aux biais inhérents à toute représentation cartographique et décentrer notre regard.
Ce « métissage cartographique » défendu par Fabrice Argounès consisterait notamment à utiliser davantage de projections qui ne soient pas euro-centrées, ne placent pas le Nord en haut ou représentent le globe sous différents angles (Vincent Capdepuy propose une projection tri-globale).
Pour échapper au monopole de la cartographie occidentale, des chercheurs comme Agnès Trouillet et Baptiste Lavat s’intéressent également aux cartographies autochtones. Celles-ci revitalisent des savoirs et cultures invisibilisées, reflètent une vision du monde plus réticulaire et holistique, et permettent de défendre des droits fonciers ou environnementaux face aux logiques extractivistes.
Ne pas se tromper de cible
Cette résolution met donc fin à l’hégémonie injustifiée de la projection de Mercator, qui participait à minimiser la place de l’Afrique dans les imaginaires collectifs. En revanche, elle ne vise pas à imposer la « bonne » représentation du monde. Celle-ci n’existe pas, et la projection de Mercator restera celle des fournisseurs de cartes numériques, bien plus consultées que les documents officiels onusiens (Google Maps, Apple Plans, OpenStreetMap ou Flight Radar utilisent la projection Web Mercator).
Plus encore (et c’est là que réside avant tout la logique de domination), les États continuent à mettre les cartes au service de leurs ambitions impérialistes. Frédéric Giraut a ainsi évoqué l’« offensive toponymique » de Donald Trump, visant à invisibiliser les noms de lieux autochtones et faire croire que l’histoire de certains territoires aurait commencé avec l’arrivée des Européens. Vladimir Poutine s’apprête, lui, à publier des cartes nationales devant intégrer les territoires ukrainiens et arctiques, à l’occasion de « l’Année de la géographie 2027 ».
Ce n’est donc pas Mercator qu’il faut combattre, mais toute forme d’hégémonie ou d’offensive cartographique.
Sur le blog
Les cartes mentent-elles ? par Gilles Fumey https://geographiesenmouvement.com/2023/12/10/les-cartes-mentent-elles/
Remettre le monde à l’envers par Manouk Borzakian, https://geographiesenmouvement.com/2019/11/05/remettre-le-monde-a-lenvers/
Cartes violentes, sécrètes, menteuses par Gilles Fumey, https://geographiesenmouvement.com/2026/03/07/cartes-violentes-secretes-menteuses/
À lire
Fabrice Argounès, Méridiens, CNRS Éditions, 2025.
Jean-Benoît Bouron, «Les projections: de la sphère au planisphère, plus que de la géométrie, de la géopolitique», Géoconfluences, mai 2026.
Vincent Capdepuy, «Plaidoyer pour une projection tri-globale», visionscarto.net, août 2025.
Clara Dealberto, «L’ONU « corrige » la carte du monde: pourquoi votre téléphone n’en fera rien», Le Point, 11 septembre 2026.
Frédéric Giraut, «Nouvelle dénomination du golfe du Mexique: « La toponymie est à l’avant-garde d’un projet impérialiste aux conséquences incommensurables »», Le Monde, 13 janvier 2025.
Christian Grataloup, Voir le monde, Histoire critique des représentations de l’Humanité, Dunod, 2025.
Agnès Trouillet et Baptiste Lavat, «Contre-cartographies, (Contre-)cartographies amérindiennes», IdeAs, 2025.
Fil Twitter de Jules Grandin
Sur le blog
«Les cartes mentent-elles?» (Gilles Fumey)
«Remettre le monde à l’envers» (Manouk Borzakian)
«RIP le Nord» (Manouk Borzakian)
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