Nouvelle alerte dans les Landes

Les humains ne veulent pas adapter leurs activités au changement climatique? Les non-humains (qu’on n’appellera pas «nature», un mot qui énerve les puristes) vont s’en charger. Explication avec une petite bête, très discrète, qui tue des millions d’arbres chaque année dans le monde et qui sera peut-être une solution radicale pour les monocultures des Landes. (Gilles Fumey)

Un rayon de vingt kilomètres, une cinquantaine de communes des Landes et des Pyrénées-Atlantiques placées sous restriction: c’est le prix d’un ver invisible à l’œil nu. Repéré à Seignosse en novembre 2025, Bursaphelenchus xylophilus — le nématode du pin — a suffi à mettre en alerte toute une filière. La préfecture de Nouvelle-Aquitaine a aussitôt interdit la circulation du bois et de l’écorce de résineux «sensibles», ainsi que les coupes, débardages et élagages, dans toute la zone. Ce petit ver microscopique, classé organisme de quarantaine et surveillé par l’Union européenne, a de quoi inquiéter: partout où il s’est installé, il a laissé des forêts entières à l’agonie.

Un tueur silencieux

Le mode opératoire du nématode est d’une efficacité redoutable. Une fois introduit dans l’arbre, ce ver du phylum des Nematoda s’installe dans les vaisseaux du bois et bloque la circulation de la sève. Les symptômes suivent vite: les aiguilles rougissent, puis tombent, les pousses se flétrissent. L’arbre peut mourir en moins de deux mois.

Le nématode du pin est originaire d’Amérique du Nord, où les pins locaux lui résistent depuis longtemps — même si des dégâts y ont été constatés dès 1979, dans le Missouri. C’est en Asie qu’il a fait ses premiers ravages hors de son aire d’origine: introduit au Japon dans les années 1970, probablement via une livraison de bois américain, il y a décimé la quasi-totalité des pins du pays, avant de gagner Taïwan puis la Corée du Sud, où dix millions d’arbres ont disparu en dix ans.

Son arrivée en Chine reste plus difficile à retracer: les analyses phylogénétiques menées par des chercheurs chinois pointent une origine plus japonaise qu’américaine. Sur place, les dégâts sont considérables — plus de 50 millions d’arbres morts à ce jour, selon les estimations. Nous avons pu constater ce dépérissement de visu lors d’un déplacement dans la province du Guizhou en 2017: des pinèdes entières roussies, à différents stades de la maladie.

Lisbonne 1998, le foyer qui a tout changé

À l’autre bout de l’Eurasie, le nématode a débarqué au Portugal peu avant l’an 2000. Les forestiers portugais estiment aujourd’hui sa présence dans la moitié du massif de pins du pays, avec à la clé un tiers de la production perdue. Les spécialistes qui retracent la circulation mondiale des insectes pointent une origine précise: les analyses génétiques désignent le bois d’un pavillon asiatique importé pour l’Exposition universelle de Lisbonne, en 1998.

Dix ans plus tard, la contagion avait gagné la Cantabrie, la Galice et la Castille-et-León, toutes limitrophes du Portugal. Les foyers y sont aujourd’hui jugés hors de contrôle par les forestiers espagnols, avec plus d’un million d’arbres tués chaque année. La découverte du nématode à Seignosse en novembre 2025 s’inscrit dans cette trajectoire — et explique la rapidité de la réponse préfectorale.

Le nématode ne se déplace pas seul: en Europe, son vecteur est un coléoptère longicorne xylophage du genre Monochamus. Les vers se logent dans les trachées de l’insecte — les petits conduits qui acheminent l’air vers ses organes — et en profitent pour gagner de nouveaux arbres lorsque l’insecte s’alimente sur de jeunes pousses, à l’occasion d’une recharge énergétique nécessaire à la production de ses ovocytes. Attirés par l’odeur de résine, les insectes laissent alors passivement les nématodes migrer vers les canaux résinifères, où ils se multiplient d’autant plus vite que la température grimpe: une nouvelle génération tous les quatre à cinq jours dès que le mercure dépasse 25°C. La sève cesse de circuler, et l’arbre meurt par embolie.

Chez Monochamus galloprovincialis, la femelle privilégie pour pondre les arbres déjà affaiblis — un comportement que le changement climatique rend de plus en plus problématique, sécheresses et incendies multipliant les arbres stressés, à l’écorce blessée, propices à la ponte. Les larves y creusent des galeries pour se nourrir de la sève, avant que les nématodes ne migrent vers les nymphes puis colonisent les trachées des jeunes adultes, chacun capable d’en disperser à son tour plusieurs milliers. Le cycle dure environ un an, et la propagation exige que les arbres hôtes soient visités à plusieurs reprises par les mâles et les femelles, dont la descendance essaimera à son tour sur plusieurs dizaines de kilomètres durant une phase adulte d’environ quatre mois — pic d’activité en août-septembre. Moins spectaculaire qu’un incendie, la maladie peut tout de même tuer jusqu’à 10% d’une parcelle en une seule année.

Une occasion de repenser la pinède?

Reste une question moins entomologique que politique. La pinède des Landes n’est pas une forêt au sens écologique du terme, mais une plantation industrielle monospécifique — un choix agricole, pas un écosystème spontané. Ses détracteurs y voient depuis longtemps une aberration environnementale, fragilisée année après année par les incendies et aujourd’hui menacée par un organisme qu’aucune frontière n’a arrêté ailleurs dans le monde.

L’arrivée du nématode pose donc, en creux, la question de la reconversion de ce patrimoine forestier: les propriétaires ont investi, certes, mais la collectivité doit-elle nécessairement financer la reconstruction à l’identique d’une monoculture dont la vulnérabilité est documentée depuis longtemps? La réponse regarde les pouvoirs publics — mais le nématode, lui, ne l’attendra pas.


À lire

«Nématode du pin: le point en 10 questions-réponses», dossier de presse sur le site de l’INRAE.

«Stratégie de lutte contre le nématode du pin», Ministère de l’agriculture.


Sur le blog

«Qui veut encore des forêts?» (Gilles Fumey)

«Les forêts menacées par la politique» (Gilles Fumey)

«« Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent »» (Gilles Fumey)


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