Ce que peuvent (et ne peuvent pas) les communs urbains

Depuis une quinzaine d’années émergent de nouvelles formes d’organisation collective en ville. Ces «communs urbains» cherchent à s’opposer collectivement à la marchandisation des villes. Mais que peuvent-ils face au mouvement de métropolisation? (Jeanne Carisey)

Jardins partagés, tiers-lieux, coopératives d’habitants, fablabs, ressourceries, monnaies locales, habitats participatifs… Les communs urbains se multiplient pour tenter de soustraire collectivement la gestion de certains espaces, services ou ressources à la logique marchande. Ces initiatives apparaissent dans un contexte marqué par la hausse des prix du logement, la disparition des lieux de sociabilité, la privatisation des espaces urbains et le recul des services publics de proximité.

Quand les habitants tentent de reprendre prise sur la ville

Longtemps associés aux forêts, aux pâturages ou aux terres, les communs se sont progressivement déplacés vers les espaces urbains. À première vue, ces initiatives prolongent la définition classique des communs proposée par Elinor Ostrom[1]: une ressource gérée collectivement par une communauté selon des règles qu’elle s’est elle-même données. On retrouve bien ce triptyque dans les villes: une ressource (un lieu, un service, un espace), une communauté d’usagers et des règles collectives.

Mais la ville transforme les conditions de cette organisation. Dans les sociétés rurales traditionnelles, les communautés d’usagers étaient relativement stables dans le temps, les usages se transmettaient entre générations et les règles étaient liées à un espace naturel précis: une forêt, un canal, un pâturage ou une montagne. La ville moderne fonctionne différemment; marquée par une forte mobilité résidentielle et sociale, les habitants arrivent, repartent, changent de quartier, de travail ou de rythme de vie[2]. Les communautés y sont donc plus mouvantes et difficiles à stabiliser.

Cette hypermobilité ne rend pas les communs impossibles mais elle peut fragiliser la continuité des règles collectives et compliquer la transmission des pratiques dans le temps. Dans les jardins partagés, par exemple, les collectifs doivent régulièrement accueillir de nouveaux membres, rappeler voire reformuler les règles de fonctionnement ou reconstruire des formes de confiance. L’étude JArDinS menée par Marion Tharrey et Nicole Darmon au sein de la métropole de Montpellier montre que la participation des jardiniers reste souvent irrégulière: 63% des usagers fréquentaient leur jardin moins d’une fois par mois et près d’un quart abandonnaient le projet dès la première année[3]. Les autrices soulignent également les difficultés récurrentes rencontrées par les collectifs : manque de temps, faible disponibilité, conflits entre jardiniers ou difficulté à maintenir un engagement durable.

Le tiers-lieu « La Patenthèse », Quétigny – (c) Olivier Carisey

Les tiers-lieux connaissent des tensions comparables. Pensés comme des espaces de coopération, de mutualisation et d’expérimentation sociale, ils reposent souvent sur des équilibres économiques fragiles et sur l’engagement intensif de quelques personnes très investies. Des enquêtes récentes montrent des phénomènes récurrents d’épuisement, de surcharge de travail et de rotation des usagers ou des équipes. L’enquête nationale menée par la Coopérative Tiers-Lieux en 2022 souligne la forte précarité structurelle de nombreux tiers-lieux: dépendance aux subventions, multiplicité des tâches, sur-engagement bénévole et difficulté à stabiliser les collectifs dans la durée[4]. Pour certains, ce caractère temporaire serait même une vertu originelle des tiers-lieux car dès lors souples et plus encore difficilement institutionnalisables[5]. C’est là sans doute un peu vite oublier les mécanismes propres aux métropoles.

La ville: creuset du marché et de la spéculation

Ces fragilités tiennent en fait aussi au fonctionnement de la métropole contemporaine. Si les communs urbains se concentrent sur des espaces de coopération à maintenir ouverts[6] face à la privatisation et à la spéculation[7], c’est que la ville est historiquement le lieu de concentration des échanges marchands, de la valorisation foncière et ce faisant de l’accumulation du capital. Chaque mètre carré y possède sa valeur économique.

Dans ce contexte, maintenir durablement des espaces ouverts, partagés ou non marchands devient compliqué. Les communs urbains doivent constamment négocier avec la propriété privée, les logiques immobilières, les contraintes administratives ou les équilibres financiers. Beaucoup occupent alors des interstices temporaires: anciennes friches, bâtiments vacants, espaces en attente de réhabilitation.

C’est ce qui explique que de nombreuses initiatives restent précaires malgré leur richesse sociale. Les expériences portées par le collectif associatif Yes We Camp en donnent une bonne illustration. À Marseille comme à Paris, l’association a ouvert des lieux collectifs vivants, mêlant hébergement, culture, restauration, ateliers ou espaces publics partagés. Ces projets ont permis de recréer des formes de convivialité et d’expérimentation dans des espaces urbains souvent très normés. Mais ces lieux demeurent généralement liés à des occupations transitoires, à des montages financiers fragiles ou à des équilibres économiques difficiles à stabiliser. Lorsque la pression immobilière augmente ou qu’un projet d’aménagement se lance, ces espaces peuvent disparaître rapidement (comme le parc Foresta de Marseille).

Cette précarité ne relève pas d’un échec des communs urbains mais révèle surtout combien il est difficile de construire des formes durables d’autogestion au cœur même d’espaces soumis à la rentabilité du mouvement, à la labilité de l’investissement.

Des espaces de compensation dans des villes fragmentées

Dans les grandes villes, ces initiatives apparaissent souvent là où quelque chose manque: espaces verts, liens sociaux, logements accessibles, lieux culturels ou solidarité de proximité. Autrement dit, ces communs semblent être des dispositifs de «compensation» de l’action publique[8]. Les communs urbains tentent de recréer localement des formes d’entraide, de proximité ou d’usage partagé, mises à mal par les mécanismes marchands de l’urbanisation intensive.

À titre d’exemple, les jardins partagés permettent de recréer du voisinage, de transmettre des savoir-faire ou de remettre un peu de nature dans des quartiers très denses. Les ressourceries mutualisent des objets et limitent certains déchets. Les habitats participatifs tentent de sortir partiellement de l’isolement résidentiel produit par la ville moderne. Ces expériences jouent donc un rôle social important. Elles ouvrent des espaces de respiration dans des métropoles marquées par l’anonymat, la concurrence et l’accélération des rythmes de vie.

Mais elles restent largement dépendantes du système urbain dans lequel elles s’inscrivent: réseaux énergétiques centralisés, approvisionnement extérieur, marché foncier, financements publics ou privés.

Résister à la ville néolibérale… depuis l’intérieur?

Cette situation crée une tension permanente: alors que les communs urbains cherchent souvent à résister aux effets sociaux et spatiaux de la métropolisation (isolement, privatisation, standardisation des espaces ou spéculation immobilière), ils agissent depuis l’intérieur même de cette fabrique urbaine. En recréant du lien social, un peu de nature ou des espaces culturels accessibles, ces initiatives atténuent certaines violences de la ville néolibérale. Mais elles peuvent aussi participer malgré elles à ce qu’elles condamnent. David Harvey souligne que les dynamiques collaboratives urbaines peuvent être rapidement captées par les logiques de marché[9]: un quartier alternatif devient un argument de marketing territorial[10]; un lieu culturel partagé contribue à augmenter la valeur foncière alentour, une friche créative peut précéder l’arrivée de nouveaux programmes immobiliers…

Les communs urbains se retrouvent alors dans une position délicate: ils tentent de réparer localement certaines conséquences de la ville néolibérale sans toujours pouvoir transformer les mécanismes économiques qui les produisent, voire en contribuant à leur fonctionnement. Si cela ne retire rien à leur importance, car beaucoup permettent concrètement d’améliorer la vie quotidienne, de reconstruire des solidarités ou de rouvrir des espaces démocratiques, cela montre combien il est difficile de bouleverser durablement le fonctionnement d’un système urbain structuré par les logiques mercantiles consuméristes, productivistes, extractivistes.

Deux rapports au milieu de vie

La différence avec les communs ruraux apparaît alors plus clairement; dans les villes, les communs concernent principalement des espaces sociaux, culturels ou relationnels (lieux partagés, services mutualisés, sociabilités de quartier ou formes alternatives d’habiter). Les communs ruraux, eux, portent sur les conditions matérielles de l’existence: terres agricoles, eau, bois, énergie, pâturages ou ressources vivantes. Cette distinction est essentielle.

Dans les campagnes, les habitants restent généralement plus directement confrontés aux réalités écologiques: qualité des sols, disponibilité de l’eau, fertilité, saisons ou capacités de régénération des milieux. Les règles collectives ne servent donc pas seulement à organiser la coopération humaine mais visent aussi à préserver les équilibres écologiques dont dépend la subsistance elle-même. Les communs ruraux sont historiquement liés à des formes d’autolimitation: ne pas surexploiter les pâturages, répartir l’eau selon les saisons, limiter certains usages pour préserver la ressource. Cette capacité à se donner collectivement des limites constitue, selon Cornelius Castoriadis, le cœur de l’écologie politique, comprise non comme un simple souci de protection de la nature mais comme l’exercice d’une autonomie démocratique capable de reconnaître les bornes écologiques de l’action humaine[11].

À l’inverse, les communs urbains restent souvent centrés sur les relations humaines et la réparation sociale. Ils témoignent aussi de ce que la modernité urbaine a produit: une séparation croissante entre les habitants et les conditions matérielles du vivant qui rendent pourtant la vie possible, selon un partage culture-nature géographiquement et historiquement incarné par la partition villes-campagnes. Cette différence tient au fonctionnement même de la ville moderne. Depuis plusieurs siècles, les métropoles ont progressivement éloigné les habitants de leurs conditions matérielles de subsistance[12]. L’alimentation, l’eau, l’énergie ou les matériaux sont produits ailleurs, dans des territoires périphériques souvent invisibilisés, aux cultures et formes d’habiter souvent ignorées.

Les communs urbains tentent bien de réintroduire certaines fonctions relocalisées: cultiver un peu, réparer, mutualiser, fabriquer ensemble. Le géographe Diego Miralles-Buil parle à ce propos de formes de «reterritorialisation»[13]. Mais cette relocalisation reste très partielle. Même les initiatives les plus ambitieuses demeurent dépendantes des infrastructures métropolitaines (réseaux énergétiques centralisés, importations alimentaires, matériaux nécessaires aux constructions immobilières…) et des gouvernements métropolitains (possibilités réglementaires, soutiens financiers financements, logiques foncières…).

C’est là que se situe la différence essentielle entre communs urbains et communs ruraux. Les premiers cherchent avant tout à rouvrir des espaces de solidarité, d’autogestion ou de coopération dans des environnements dominés par le marché. Les seconds engagent un rapport matériel et existentiel au vivant, parce qu’ils portent sur des ressources dont dépend immédiatement la subsistance: l’eau, les sols, les forêts, l’énergie ou la fertilité des milieux. De cette façon, les communs ruraux induisent des formes d’autolimitation et une attention aux capacités de régénération des écosystèmes. Ils rappellent que l’organisation collective ne concerne pas seulement les relations entre humains, mais aussi les conditions écologiques qui rendent ces relations possibles.

À l’heure des crises environnementales, cette distinction devient décisive. Car la question écologique ne consiste pas uniquement à produire davantage de coopération ou de lien social (y compris en parlant de non-humains), mais à réapprendre à habiter des milieux vivants en tenant compte des limites matérielles dont toute société dépend.


[1]Elinor Ostrom, 1990. Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge: Cambridge University Press.

[2]Voir Peter Sloterdijk (Le Palais de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Hachette, 2008), pour qui la modernité métropolitaine se caractérise par une mise en flux permanente des individus et des modes de vie, affaiblissant les ancrages durables et les appartenances stables

[3]Marion Tharrey et Nicole Darmon, 2021, «Les jardins partagés peuvent-ils promouvoir des modes de vie plus durables?», Policy Brief, Chaire Unesco Alimentations du monde, n°13.

[4]Jean-Paul Deniaud, 2022, «Prendre soin des travailleurs en tiers-lieux», 2025; enquête nationale de la Coopérative Tiers-Lieux.

[5]Thierry Paquot, 2021, «Vous avez dit “tiers-lieu”?», Esprit, novembre.

[6]Daniela Festa, 2017, «Les communs urbains. L’invention du commun», Tracés. Revue de sciences humaines, 16.

[7]David Harvey, 2012, Rebel Cities: From the Right to the City to the Urban Revolution. Londres.

[8]Léa Eynaud, 2019, «De quoi les communs urbains sont-ils le nom?» [Recension de Mary Dellenbaugh et al. (dir.), Urban Commons: Moving Beyond State and Market]

[9]David Harvey, 2012, Rebel Cities: From the Right to the City to the Urban Revolution. Londres

[10]Par exemple, les écoquartiers, voir Guillaume Faburel, 2018, Les métropoles barbares. Démondialiser la ville. Désurbaniser la terre, Le Passager Clandestin.

[11] Cornelius Castoriadis, 1992, «La force révolutionnaire de l’écologie», entretien avec Pascale Égré, La planète verte. L’écologie en question, revue du Bureau des élèves de l’Institut d’études politiques de Paris.

[12]Guillaume Faburel, 2023, Indécence urbaine. Pour un nouveau pacte avec le vivant, Climats-Flammarion.

[13]Diego Miralles Buil, 2019, «L’habitat coopératif, vecteur de nouveaux communs territoriaux à Barcelone», Espaces et sociétés, 175.


Sur le blog

«Transition écologique (3/3) Les communes ruraux: préserver collectivement les ressources et milieux» (Jeanne Carisey)

«Transition écologique (2/3) Les relations villes-campagnes en question» (Guilaume Faburel & Noëmie Chaillan)

«Sylvaine Bulle: « Les ZAD sont l’apprentissage des communs »» (Gilles Fumey)


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