La géopolitique sur un plateau

Que font les chercheurs et chercheuses en sciences sociales à la télévision? Ne se contentant pas de partager leur expertise avec les masses, ils et elles font avancer la pensée en direct, grâce à de puissantes intuitions nées des débats sur l’actualité. En 2026, les concepts décisifs s’élaborent sur les plateaux télé. (Manouk Borzakian)

Imaginez la scène. Vous avez acheté, à l’occasion d’un formidable festival de géographie, un livre plein de promesses. Asma Mhalla, «spécialiste en géopolitique de la tech et de l’IA», y partage le résultat de ses recherches sur l’impact des géants du numérique sur l’économie et la géopolitique mondiales. À la lecture de la quatrième de couverture, pas de doute permis, vous allez enfin tout comprendre à ce nouvel ordre mondial.

Pensée majucule

Après quelques dizaines de pages de généralités, le premier chapitre commence en fanfare avec un concept très sérieux: la «Technologie Totale» (avec deux majuscules). Vous vous grattez la tête: qu’y a-t-il de total, disons de plus total qu’avant, dans ces technologies développées par Meta, Palantir, Anthropic et autres? Perplexe mais assidu, vous tenez bon jusqu’à ce passage: «Nous sommes en train de construire un monde qui dans le même temps se love au creux du projet de Technologie Totale et se surpolarise par ses infra-idéologies du moment.» C’est la première prise de conscience: peut-être que votre intelligence et votre maîtrise de la langue française ne sont pas à la hauteur, il va falloir s’accrocher…

Mais à peine vous êtes-vous courageusement remis à lire que surgit un autre concept: «l’InfraSystème» (avec une infraMajuscule). Pour consolider cette nouvelle brique de son édifice théorique, Asma Mhalla appelle Marx à la rescousse. «Comment en suis-je arrivée à Marx?», se demande-t-elle en passant. Tiens, c’est vrai, comment, vous demandez-vous fébrilement à votre tour. La réponse ne tarde pas et inutile de dire que vous n’allez pas regretter d’avoir persévéré dans votre lecture: «Un soir que je me trouvais à la télévision pour parler d’intelligence artificielle, nous confie l’autrice, une intuition se forma soudain et je lançai dans une sorte d’épiphanie naïve quelque chose comme: « vous savez, c’est encore Marx qui explique le mieux l’idéologie qui se cache derrière l’IA ».» Non, vous ne rêvez pas, la suite vient confirmer que vous avez bien lu: «À ce moment-là, je ne savais pas encore argumenter mon propos ni en évaluer la pertinence.»

Vous voici convié dans les cuisines de la Science (avec une majuscule). En 2026, pour faire avancer la pensée, il suffit de prononcer, doctement et avec aplomb, des phrases au hasard sur un plateau télé – on espère que ça marche aussi sur une terrasse. Libre à vous de vérifier ensuite, en rentrant chez vous, ce qu’elles pourraient contenir de pertinent.

Marx en passant

Soyons juste avec notre politologue qui, ayant sauté dans l’inconnu sans craindre les remarques acerbes de quelques pisse-froid en mal de rigueur intellectuelle, ne se défausse pas: «C’était dit, il fallait assumer.» La voici donc évoquant la Critique de l’économie politique, premier grand texte économique de Marx, publié en 1859. Alors qu’il mûrit déjà Le Capital, le philosophe allemand expose dans une préface devenue célèbre sa théorie matérialiste de l’histoire. Si vous avez lu ce texte, vous savez qu’on y trouve la distinction entre «structure» (ou «base») et «superstructure» des sociétés humaines. La première recouvre les «rapports de production», c’est-à-dire un certain type de rapports sociaux, liés à un niveau de développement technique donné. Dans le contexte du capitalisme, en lien avec le développement de l’industrie, ces rapports correspondent à l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie, propriétaire des moyens de production, sous la forme du salariat. Sur cette base économique s’élève, toujours d’après Marx, la «superstructure», autrement dit un système politique et juridique, mais aussi des croyances collectives, des formes artistiques, un système éducatif, etc. L’idée centrale est que la superstructure dépend de l’infrastructure et pas l’inverse, même si entre les deux se joue un jeu complexe d’influences mutuelles.

Du moins, c’est ce que vous pensiez avoir compris. D’abord parce que, après la citation de rigueur sur le couple infrastructure-superstructure, Asma Mhalla affirme: «Marx désignait l’infrastructure comme l’ensemble des moyens de production détenus par le grand capital», formulation au mieux étonnante. Ensuite parce que vous peinez à démêler la thèse voulant que Marx ait raison mais en même temps tort parce que – c’est la grande idée à la mode – le capitalisme, depuis l’avènement du numérique, ne serait plus vraiment le capitalisme.

Enfin, la lecture des pages suivantes, saturées de «BigTech», de «BigState», de «BigMoney», de «MétaStructure» ou encore de «démocratie symbiotique», vous rappelle votre appartenance au commun des mortels, loin des discussions en altitude entre théoriciens sociaux. Après avoir croisé Jacques Ellul, Hannah Arendt, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Christopher Lasch en moins de dix pages, et après avoir retourné plusieurs fois dans votre cerveau des phrases comme «les BigTech mettent en musique le trinôme « MétaStructure-InfraSystème-Technologie Totale (Superstructure) »», vous vous rendez à l’évidence: vous n’avez pas le niveau requis, vous n’arriverez pas au bout de l’ouvrage sans mettre en danger votre santé psychique.

À ce point de découragement, l’espace d’un instant, un doute vous assaille: tout ce que vous venez de lire serait-il une complète imposture? Un cas d’école de travail universitaire aussi pauvre en recherche que riche en concepts ronflants et creux, destinés à polir l’aura de leur auteur ou autrice et, ça ne gâche rien, monnayables sur le marché éditorial? Mais non, impossible: quand on est docteure en sciences politiques, habituée des discussions publiques en tout genre et publiée au Seuil, une maison sérieuse, c’est bien la preuve qu’on élabore des outils de compréhension du monde solidement arrimés au réel et qu’on ne lit pas en diagonale les sources théoriques qu’on mobilise. Longue vie à la technopolitique (sans majuscule)!


Sur le blog

«Bruno Latour, écologie du vide» (Manouk Borzakian)

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