
La France est un pays qu’ont raconté des milliers d’écrivains, célèbres ou du dimanche. Voyage avec des personnages tels Arsène Lupin, Emma Bovary, et aussi des auteurs, Stendhal, Genet, Sagan et tant d’autres, attachés à des lieux qu’ils racontent dans leurs livres. Sans oublier le géographe Emmanuel Ruben qui remonte la Loire. (Gilles Fumey)
La géographie est envahissante. Nous ne cessons de parcourir les lieux à tout instant avec, dans la tête, des lieux enkystés sous forme d’images. Les images de notre passé, les images du futur, celles qu’on nous dessine, qu’on imagine. Certains obsessionnels de la littérature vivent non seulement «dans la peau de leurs personnages» mais aussi dans leurs lieux. Un atlas a la bonne idée de cartographier «les lieux de vie des personnages» (enfin, un choix, car il y a pas mal d’oublis), les lieux de naissance des auteurs, les maisons des écrivains, tout ce qui peut rappeler les auteurs… Peut-on suggérer à l’éditeur que les lieux des sépultures sont aussi très visités (le Père Lachaise est un haut-lieu du tourisme parisien)?
Voyager un œil dans le rétroviseur du temps? Nous voici avec Stendhal qui égrène dans Mémoires d’un touriste (1837) un chapelet de villes et de régions divisés en «tempéraments»: l’Alsace-Lorraine comme des «pays sincères», Paris «vaste cercle d’égoïsme», la Bretagne et «ses peuples dévoués à leur curé», la Normandie et ses gens «rusés», le Midi «jovial»… Élucubrations d’un autre temps? Ou variantes des commentaires sur les régions d’aujourd’hui, genre Bretons «têtus», Auvergnats et Cauchois «économes» sinon «radins», Bourguignons «avinés», etc.?[1] En 1908, avec Edith Wharton en automobile, de Boulogne à la Provence, nous partageons ses commentaires sur Dijon, Bourg-en-Bresse, Avignon mais nous évitons les villes industrielles comme Montluçon, nous trouverons un peu de Suisse, d’Italie, de Grèce, de Pays-Bas, d’Angleterre.
Retour dans le temps. Voici la France révolutionnaire qui se bat contre le roi. Sade nous emmène avec Justine ou les malheurs de la vertu (1791), une tournée atroce, sévices garantis, de ville en ville, entre faux-monnayeurs, moines tortionnaires, procès. Un siècle plus tard, G. Bruno raconte un Tour de France par deux enfants, de Phalsbourg à Toulouse, puis Nantes, la Marne… Plus tard encore dans le siècle, avec Bernanos et les campagnes de l’Artois, dénigrées par ceux qui possèdent «les terres noires» des riches Flandres. Et pendant que nous sommes à Arras, nous reprenons les Misérables de Victor Hugo (1862) pour voyager dans la France de la misère. Nous rejoignons La Bâtarde de Violette Leduc (1964) à Valenciennes. Dans le bassin minier, Zola vous plonge dans les galeries des mines (Germinal, 1885). Avec San Antonio, la France du crime se dévoile dans 175 livres parus entre 1949 et 2001, avec des toponymes tenant parfois du calembour tel Ratpalamarch’. Frédéric Dard se vantait d’avoir inventé pas moins de 15 pays hors Hexagone (Pleurésie, Chou Far Ci…). Ajoutons-y Simenon dans les années 1930, Maurice Leblanc-Arsène Lupin un peu plus tôt, sa fameuse Aiguille creuse de 1909, pointe du triangle cauchois Rouen-Dieppe-Le Havre.
Déroutant atlas qui sillonne la Normandie avec Flaubert, la Manche et la Bretagne avec Barbey d’Aurevilly, Mac Orlan, Genet, Prévert, Kerouac, la Loire «comme personnage» avec Gracq et Vallès, la France de Balzac (quelques oublis comme Issoudun dans la Rabouilleuse, Besançon dans Albert Savarus…). Un atlas qui suit à la trace George Sand entre Berry et Paris, Pierre Loti en Charente. Voici le Sud-Ouest, vaste province appartenant à Mauriac (et Montaigne, donc?), le pays Basque à Hemingway et Mérimée. En Provence, on croise Hugo, Giono, Daudet, Mistral, Pagnol, Zola, Dumas, Maupassant, et plus localement à Toulon Apollinaire, Cendrars, Beckett, Koltès. La Côte d’Azur, faisons-la avec Fitzgerald et Sagan (Bonjour Tristesse), Romain Gary dans la cité niçoise des Anges. Remontons par le Grésivaudan (encore Stendhal), Honoré d’Urfé non loin de Lyon, le Jura avec Marcel Aymé, la Bourgogne avec Colette. Pour ceux qui ont bataillé pendant la Seconde Guerre mondiale, vous êtes accompagnés par J. Genet, Claude Simon, R. Gary, G. Perec, M. Condé…

De la quête des ruines de Troie à la carte de l’Espagne de Don Quichotte, pour Marie-Clémence Régnier (université d’Artois) dans la postface, le «désir de dépasser la fiction, brouillée entre un ‘ici’ et un ‘ailleurs relève de ce que les spécialistes du roman qualifient de ‘métalepse’ qui motive la quête et l’enquête autour des lieux fictionnels». Voire des lieux cités comme le prétendu balcon de Roméo et Juliette à Vérone. Le rôle des images, des guides et articles de presse est capital dans ces mises en scènes des lieux imaginaires ou réels, dans ce «besoin de réenchantement» du monde.
Dans un autre genre, des écrivains qu’on appelle «voyageurs» remontent les fleuves et les rivières: passionnant trajet avec J.-P. Kauffmann filant la Marne et, plus récemment, Emmanuel Ruben, la Loire, «un archipel étiré, longiline, vivant, mouvant», de l’estuaire à la source durant quatre étés de 2018 à 2022. En compagnie d’écrivains comme Aragon, Gracq, Rabelais, Max Jacob, Genevoix et même Péguy et son inimitable formule à la gloire de la Loire, «ce fleuve de sable et de gloire».
[1] Certains pensent encore que le climat et la météo font les tempéraments.
Sur le blog
«Des lieux incandescents» (Gilles Fumey)
«Annie Ernaux, Nobel de géographie» (Manouk Borzakian)
«Tom Wolfe: un géographe qui s’ignore?» (Renaud Duterme)