Ormuz, la mondialisation étranglée

La crise iranienne – et les agressions étasunienne et israélienne – rappelle une évidence: nos sociétés thermo-industrielles restent dépendantes d’un flux pétrolier qui transite par quelques kilomètres d’eau. À Ormuz, un blocage suffirait à enrayer la mécanique énergétique et économique mondiale. (Renaud Duterme)

Stocks

L’interconnexion de nos économies repose sur la méthode du just-in-time, à savoir la réduction des stocks à leur minimum (l’espace, c’est cher) au profit des flux (le transport, c’est moins cher). La quasi-totalité des infrastructures industrielles et commerciales repose donc sur un approvisionnement régulier, souvent quotidien, rendu possible par une énergie abondante et (relativement) bon marché. Cette machinerie est ultra-efficace sauf… en cas de couac. Une guerre dans une région productrice de pétrole par exemple. Ou le blocage d’une des principales voies de transit énergétique mondiale[1].

Ce blocage, au-delà des effets d’annonce, a comme première conséquence de gripper la fluidité du transport d’hydrocarbures (près d’un cinquième du pétrole et du gaz consommés mondialement), engendrant des risques d’approvisionnement pour les industries dépendantes des tankers pétroliers. Mais il crée aussi un goulot d’étranglement pour les pays producteurs de pétrole de la région. Les tankers ne pouvant venir chercher le pétrole extrait, ceux-ci connaissent une saturation des capacités de stockage, forçant l’arrêt de nombreux puits (les oléoducs transportant ce pétrole étant également au maximum de leurs capacités).

Inertie

Cette situation augure des conséquences durables, à commencer par l’augmentation des prix du brut et du gaz. La hausse actuelle est amenée à se poursuivre étant donné les délais entre l’extraction de pétrole brut, son achat, sa transformation (elle-même gourmande en énergie) et sa consommation. Pour le dire autrement, les produits consommés aujourd’hui ont nécessité du pétrole acheté avant le début du conflit en Iran. La hausse du brut aujourd’hui augure donc des tensions inflationnistes durant des mois, voire des années. 

Embouteillage maritime entre le Golfe Persique et l’Océan Indien – marinetraffic.com (13/3/26)

En outre, l’ouverture du détroit et un retour à la normal ne signifieront en rien l’arrêt des perturbations. D’une part, les pétroliers devront attendre leur tour pour aller s’approvisionner. À l’instar d’un embouteillage routier causé par un accident, la fin de la perturbation n’engendre pas la reprise immédiate du trafic. Évidemment, chaque jour de blocage supplémentaire allonge les délais d’un retour à la fluidité antérieure. D’autre part, le redémarrage de la production ne pourra s’effectuer du jour au lendemain et revenir à un rythme de production normal mettra un certain temps pour d’évidentes raisons logistiques. Qui plus est si les destructions des infrastructures (pétrolières, portuaires mais aussi de dessalement d’eau de mer[2]) se poursuivent.

Dominos

L’Europe n’important plus de pétrole en provenance de l’Iran, le Vieux Continent sera-t-il épargné ? Non, pour au moins trois raisons.

Primo. Plusieurs pays européens importent d’importantes quantités de pétrole et de gaz en provenance d’autres pays bordant le détroit d’Ormuz. Il leur sera donc difficile de se passer de ces quantités puisque l’approvisionnement russe a été abandonné en raison de l’agression contre l’Ukraine. Le nombre de nos fournisseurs se réduit comme peau de chagrin. Le pétrole et le gaz russes ont été compensés par de l’énergie en provenance des États-Unis, mais ces derniers ne peuvent augmenter les quantités exportées du jour au lendemain. Raréfaction physique de la ressource oblige, cette tendance va se poursuivre puisque de nombreux autres pays producteurs, dont les quantités de ressources accessibles déclinent, limiteront forcément leurs exportations.

Secundo. Le pétrole transitant par le Detroit d’Ormuz était principalement à destination de l’Asie (Chine, Corée du Sud, Japon…). La participation de Washington dans cette opération militaire s’inscrit d’ailleurs probablement dans une stratégie d’affaiblissement de la puissance chinoise dont l’approvisionnement en pétrole est un des talons d’Achille.

Or, des ruptures d’approvisionnement pour ces pays entraîneraient des répercussions sur le reste du monde, et sur l’Europe en particulier. D’abord en raison de l’achat par ces pays de pétrole auprès d’autres fournisseurs, ce qui limiterait de facto les quantités exportées ailleurs. Ensuite parce que les économies de ces pays sont très axées sur l’exportation de produits stratégiques à destination du reste du monde (technologies de pointes, composants, plastiques, machines-outils, …), produits dont la fabrication et l’assemblage sont extrêmement dépendants du pétrole. Il est donc fort à craindre des effets dominos qui vont se faire sentir pendant des mois (voire des années en cas d’approfondissement du conflit) et dont on peine encore à voir les effets.

Tertio. Le pétrole et le gaz ne sont pas les seuls produits stratégiques transitant par le détroit d’Ormuz. 35% de l’urée, un des principaux engrais azotés utilisés dans l’agriculture, emprunte ce point de passage. Encore une fois, cette perturbation est à mettre en lien avec d’autres dépendances du secteur puisque le premier exportateur d’engrais n’est autre que la Russie, elle-même engagée dans un conflit perturbant ses capacités de production et d’exportation. L’agriculture mondiale va donc subir de plein fouet cette nouvelle crise énergétique, d’autant plus que son fonctionnement est dépendant des énergies fossiles (machines agricoles, usines de transformation, transports de denrées…).

Autonomie

Cette crise s’inscrit au sein d’un contexte et d’une problématique plus larges: la multiplication et l’interconnexion des vulnérabilités écologiques et socio-économiques de nos systèmes de production et d’approvisionnement. Des évènements précis (pandémie de Covid-19, blocage du canal de Suez par un porte-conteneurs, guerre en Ukraine, tensions en mer rouge, assèchement du canal de Panama…) ne sont que des symptômes d’un problème plus large, celui d’un système d’accumulation à bout de souffle régi par des principes (libre-échange, économie axée sur l’exportation, perte de souveraineté alimentaire et énergétique, conquête permanente de nouveaux marchés extérieurs, non prise en compte des contraintes géologiques et climatiques dans la croissance économique, etc.) rendant les perturbations de plus en plus fréquentes et durables.

Si aucune leçon n’est tirée de cette nouvelle crise, la prochaine n’en sera que plus grave. L’on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas…


[1] Plus qu’un blocage au sens strict, c’est avant tout le refus des armateurs et des assureurs de faire prendre des risques aux navires traversant le détroit (navigable uniquement sur quelques kilomètres), en raison de potentielles attaques et/ou mines installées au fond de la mer.

[2] L’extraction de pétrole nécessitant en effet d’importantes quantités d’eau.


À lire

Renaud Duterme, Pénuries. Quand tout vient à manquer, Payot, 2024.


Sur le blog

«Pénuries: Des grains de sables dans la machine» (Renaud Duterme)

«Blocage du canal de Suez. La faute à Ricardo?» (Renaud Duterme)

«Les routiers sont sympas» (Renaud Duterme)

«Pétrole, bientôt la fin?» (Renaud Duterme)

«Covid-19: la mondialisation dans un flacon» (Manouk Borzakian)


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