La fin des sports d’hiver ?

Les hivers se suivent et se ressemblent. Des températures plus élevées. De moins en moins de neige. Des saisons froides de plus en plus courtes. Et tout un secteur à réinventer. Interview de Marie Cavitte, glaciologue et chercheuse en sciences du climat  à l’Université Catholique de Louvain. (Renaud Duterme)

Géographies en mouvement – En raison du manque de neige, cet hiver se présente comme catastrophique du point de vue de l’industrie des sports d’hiver. Est-ce une tendance à laquelle il va falloir s’habituer ?

Marie Cavitte – Malheureusement oui. Avec la hausse des températures à laquelle nous assistons et qui, selon les prévisions du GIEC, va s’accentuer dans les prochaines années, il y aura davantage de précipitations en raison de l’augmentation de l’évaporation. Or, ces précipitations tomberont davantage sous forme de pluie que sous forme de neige durant des laps de temps de plus en plus long. La neige arrivera donc plus tard et disparaîtra plus tôt. Dans les Alpes, les stations de moyenne et de basse altitude ont déjà perdu près d’un mois d’enneigement ces cinquante dernières années. Globalement, on estime la perte de neige à 8% par degré d’augmentation de température. Et d’ici 2100, c’est 94% des glaciers alpins qui risquent de disparaître. Dans les vingt prochaines années, espérer skier en décembre va donc être de plus en plus difficile.

GEM Y a-t-il d’autres facteurs expliquant ce manque d’enneigement ?

MC – Du fait que la planète ne se réchauffe pas à la même vitesse partout, cela entraîne une perturbation de la circulation atmosphérique, laquelle peut modifier la distribution des précipitations autour du globe. Par exemple, les pôles se réchauffent quatre fois plus vite que le reste du monde, ce qui veut dire qu’il y a un plus petit écart de température entre le pôle Nord et l’équateur. Le Jet Stream polaire est donc moins vigoureux : sa vitesse étant modulée par cette différence de température, il fait de plus grandes oscillations. Cela peut engendrer une descente des masses d’air arctiques vers des latitudes plus basses, ou maintenir une bulle de chaleur plus longuement sur une région. Cette tendance engendre une alternance entre vagues de chaleur et de froid, perturbant les régimes de précipitations.

Glacier du Tour
Glacier du Tour – © Marie Cavitte

On constate également des boucles de rétroactions car un sol dépourvu de glace engendre une base de neige moins étendue et moins tenace ainsi qu’un microclimat plus chaud, ce qui implique moins de neige encore. Ce qui pousse d’ailleurs certaines stations à installer des bâches afin de maintenir un minimum de manteau neigeux

GEM Quelles sont les conséquences pour les régions concernées ?

MC – Les impacts sont évidemment économiques puisque de nombreuses stations risquent de connaître une baisse de fréquentation durant les mois les plus doux. Ces régions devront sans doute reconsidérer le type de tourisme qu’elles voudront développer.

Les conséquences sont également importantes pour la biodiversité. La période de fonte étant raccourcie, de nombreuses espèces animales et végétales sont impactées et doivent s’adapter.

Le manque de neige et la fonte des glaciers impactent par ailleurs les ressources hydriques et provoquent un assèchement des rivières, l’eau de fonte étant disponible moins longtemps. Cela augure des bouleversements majeurs quand on sait par exemple que le Rhône est alimenté à hauteur de 60% par les glaciers.  Ce qui de nouveau alimente une boucle de rétroaction car un manque de neige expose davantage les glaciers à la chaleur du soleil, accélérant encore leur fonte.

Autre conséquence : la fragilisation de certains glaciers peut libérer d’importantes poches d’eau ayant tendance à se stocker en leur sein, provoquant des inondations. L’alternance entre périodes de redoux et de refroidissement empêche la neige de s’accrocher aux parois, ce qui accentue le risque d’avalanche. Enfin, le dégel du permafrost, lequel joue un rôle de ciment entre les rochers, affaiblit la cohésion de la montagne et peut engendrer des éboulis lors de la saison estivale. En août dernier, c’est un petit refuge installé dans le massif du Mont Blanc qui s’est effondré.

GEM – Paradoxalement et indépendamment de ces constats, le modèle des sports d’hiver n’est-il pas à remettre en cause car entrant en contradiction avec les objectifs climatiques et écologiques au sens large ?

MC – En ce qui concerne le ski de descente, la réponse est clairement oui. Cette pratique, la plus populaire, engendre un tourisme de masse (majoritairement associé à des déplacements en voiture) avec les conséquences qui lui sont propres. Des petits villages passent ainsi de quelques centaines d’habitants à plusieurs milliers, avec toutes les contraintes logistiques que cela implique (hausse du trafic, approvisionnement en nourriture, gestion des déchets, etc.) et les nuisances associées telles que le bruit ou la pollution lumineuse (de nombreux domaines permettent de skier une partie de la nuit).

Glacier d’Aletsch – © Marie Cavitte

Les remontées mécaniques impactent également l’environnement, mais c’est le fait de damer la neige qui est le plus problématique. Une dameuse consomme en moyenne 30 litres de carburant par heure. De nombreux domaines en possèdent plusieurs et les font parfois damer toute la nuit. Outre les émissions de gaz à effet de serre (en moyenne 60% du bilan carbone du domaine skiable), cela perturbe également la flore car la neige damée est plus compacte et a tendance à fondre moins vite, ce qui retarde la floraison de certaines fleurs en les empêchant de sortir de terre.

Les canons à neige ne sont pas en reste. Ils constituent environ 25% du bilan carbone et induisent aussi des nuisances sonores. L’utilisation de ces canons nécessite d’immenses quantités d’eau menaçant l’approvisionnement en eau potable de certaines régions. Cela se fait notamment via l’installation de retenues d’eau artificielles, ce qui endommage par ailleurs les écosystèmes. En montagne, on constate à de nombreux endroits des tuyaux enchevêtrés dans des blocs de béton acheminant cette eau vers les stations. Par ailleurs, la neige pulvérisée artificiellement contient moins d’oxygène, ce qui peut perturber le PH des sols à nu en début de saison, et donc favoriser la prolifération des bactéries.

GEM – Comment réinventer le tourisme d’hiver ?

MC – En premier lieu, si l’on veut vraiment skier, mieux vaut toujours le faire durant des périodes naturellement enneigées. L’idéal serait d’éviter à tout prix les saisons durant lesquelles la neige est artificielle. Le ski de fond génère généralement moins de nuisances (pas de recours aux dameuses), tout comme la marche en raquette. L’on peut également promouvoir la montagne en été, rendant possible de nombreuses activités telles que le VTT, les randonnées ou l’escalade. Pourquoi ne pas également repopulariser un tourisme balnéaire hivernal, les températures en bord de mer étant plus douces durant les périodes froides. 

Certaines stations se préparent aux changements qui s’annoncent. En France, un modèle a été créé visant à anticiper au cas par cas les risques et les changements auxquels les stations vont être confrontées. En analysant l’ensemble des données propres à un lieu (altitude, ensoleillement, latitude, pente, etc.), elles peuvent se confronter à ce qui les attend et par là orienter leurs investissements pour développer un tourisme compatible avec les évolutions climatiques.

Mais force est de constater que de nombreuses stations restent encore cloisonnées dans une fuite en avant, preuve en est l’utilisation accrue de canons à neige, phénomène qui se focalise sur les effets tout en accentuant les causes du problème. C’est d’autant plus regrettable que ces canons ne peuvent fonctionner lors de températures supérieures à deux degrés. Qu’on le veuille ou non, les contraintes climatiques vont donc forcer le changement, pour le tourisme hivernal comme pour les autres secteurs.


Sur le blog

« L’industrie mondiale bientôt à sec ? » (Renaud Duterme)

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