Grimper et courir sur les sommets

Pistes, Courchevel 1850
Pistes, Courchevel 1850

Ils sont des centaines de milliers sur des skis dans les Alpes. Dans les sillons des pionniers de la grimpe, ils préparent les parcours des trails d’été. Ils cherchent les vibrations de la Terre dans l’escalade. La montagne fait toujours sortir les humains de leurs gonds. (Gilles Fumey)

Le grand défoulement

Sans passe sanitaire obligatoire mais avec un masque, les heureux skieurs sont 10 millions chaque hiver (dont 7 millions pratiquent les sports de glisse) dans les 320 stations françaises à se débarrasser du stress de la vie semi-confinée des villes (pour la plupart). Imaginez-les à Courchevel foncer sur l’Éclipse, piste noire de plus de trois kilomètres et près de mille mètres de dénivelé avec sensations fortes au « mur du son » ou au « trou noir » ou à la Sarenne de l’Alpe d’Huez, ses seize kilomètres et près de deux mille mètres de dénivelé… Et s’ils ne foncent pas, ils grimpent à Val d’Isère sur la Daille, mais aussi à Isola 2000, Avoriaz, la Plagne, Val Thorens… Ils cherchent un peu plus calme dans les trente-neuf stations des Pyrénées (à Peyragudes et ses « bains japonais »), ou sur le millier de kilomètres de pistes de ski de fond dans le Jura non loin des quatorze sommets de plus de mille mètres dans les Vosges.

Cascade du vallon de la Rosière (Courchevel)
Cascade du vallon de la Rosière (Courchevel)

Le business du tourisme force sur l’adrénaline du grand frisson sur terre, dans les airs ou sur la glace comme à Tignes, Courchevel Le Praz, Avoriaz : on y suit des cours de conduite sur lac gelé ou on plonge dans les eaux froides des lacs devenus banquise. À moins qu’équipés d’un piolet, de crampons et de baudriers, on les retrouve sur les six cents cascades répertoriées. Fous des airs, ils prennent les tyroliennes comme celle, toute neuve, des Orres, baptisée Speed Line, soit près de deux mille mètres d’un parcours à cent mètres au-dessus des sapins ou au Pas de l’Aigle à Morzine et ses trois cent cinquante mètres de vide (l’équivalent de la Tour Eiffel).

Speedline Les Orres
Speedline Les Orres

On est loin de ce que raconte Fabrice Clément (université de Neuchâtel, Suisse), dans « Le voyage inutile »[1] sur l’histoire de la montagne et, notamment, des courses. Plus loin encore, la montagne est un lieu qu’on ne voyait pas. Cézanne racontait que les paysans d’Aix ne savaient pas ce qu’était un paysage et l’un d’eux « n’avait jamais vu la Sainte-Victoire ». Une histoire bien connue racontée par Philippe Joutard[2]. Et avant Cézanne, « les Alpes attestaient du déluge provoqué par la colère divine ». Même Chateaubriand était déçu par le Mont-Blanc…

Revue L'Alpe - 96

Le Genevois Jean Starobinski a documenté le « plaisir de la grandeur », cette « horreur agréable » ou « terrible joie » que ressentent les coureurs de l’extrême, les fans de trail qui pleurent d’émotion au lever de soleil sur les sommets. Fabrice Clément ajoute à cette histoire de l’adrénaline de la course la saga des pionniers de la course à pied, repérés par un certain Bill Bowerman (le fondateur de la marque Nike) en Nouvelle-Zélande dans les années 1960, au moment où les Américains inventent le jogging (dans l’Oregon) et les Suisses, quelques années plus tard, un… magazine de course à pied : Spiridon à l’origine des premières courses dans le Valais.

Odes à l’inutile

Aujourd’hui, les trails[3], comme du reste beaucoup de compétitions plus ou moins éloignées de la course aux records, Fabrice Clément les voit comme des rites initiatiques. À Kyoto, des moines-marathoniens depuis 1000 ans « se confrontent à des épreuves qui se terminent par cent jours consécutifs pendant lesquels ils doivent parcourir 84 km. Le départ se fait à minuit, éclairé par une modeste lanterne. A la ceinture, une corde et une dague leur permettront de mettre fin à leurs jours au cas où ils ne termineraient pas leur périple quotidien ».

Sans aller jusque-là, nos héros d’aujourd’hui répondent simplement à l’appel de l’aventure, rompent avec le monde ordinaire, surmontent des épreuves impitoyables avec des amis bienveillants. La mort n’est jamais loin. Interrogés, les trailers aiment dire qu’ils veulent « mieux se connaître » ou tester « leurs limites ». On veut bien les croire mais le philosophe Max Scheler, cité par Clément, parle plutôt d’expérience « de la résistance, qui donne accès à la réalité des objets dont nous faisons l’expérience […] Un effet de réel amplifié par l’imposant décor » qui les rend sensibles à de minuscules détails dans l’environnement. Écoutons, enfin, Kilian Jornet, plusieurs fois vainqueur de l’UTBM, évoquant l’émerveillement des paysages et la fabrique des amis que donnent les galères surmontées. Clément conclut : « Ces Sisyphes des temps modernes, intensément humains : à la fois absurdes et magnifiques. »

Du chanvre[4] aux JO

Bernard Gorgeon - Une vie à grimper

Dans Une vie à grimper de Bernard Gorgeon, on apprend tout ce qu’une génération a bâti comme culture de la frugalité et de l’anticonformisme avec ce goût affûté de la liberté et du rocher. Gorgeon n’a pas son pareil pour dérouler le récit buissonnier de sa vie, sa philosophie, ses valeurs, voire sa fraternité qu’il découvre dans l’esprit de cordée lors des escalades. Que la vie soit pleine d’accidents, c’est un fait, mais Gorgeon a une résilience faite de « sagesse », une maturité qui ouvre « d’autres voies au cœur de l’être ». On aime le suivre sur ses voies qu’il ouvre non sans cocasserie, trouille et « fous rires qui fourmillent derrière un nom, un nombre de longueurs et une cotation », écrit joliment Stéphanie Bodet dans sa préface.  Car « il faut bien que le corps exulte » chante Jacques Brel.


[1] L’Alpe, n°96, Glénat/musée Dauphinois, à paraitre 2 mars 2022, p. 70-77.

[2] L’invention du mont Blanc, Gallimard, 1986.

[3] J-Ph. Elief, La folle histoire du trail, Paulsen, 2018.

[4] Le chanvre de la corde à grimper…


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Pour en savoir plus

Fous de l’espace (Libération)

Une réflexion au sujet de « Grimper et courir sur les sommets »

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