La démographie, ça sert surtout à faire peur

Population mondiale
(c) visualcapitalist.com

La démographie est à la mode. Qu’il soit question d’écologie, d’immigration ou de retraites, cette discipline est sans cesse mobilisée, parfois de façon simpliste, souvent pour justifier des politiques réactionnaires. (Renaud Duterme)

8 milliards d’êtres humains. Ce chiffre symbolique, atteint le 15 novembre dernier, est sans précédent. Jamais la planète n’a été aussi peuplée. Très inégalement répartie, la population a toutefois augmenté significativement sur l’ensemble des continents depuis deux siècles. Les causes étant essentiellement liées à une baisse de la mortalité infantile conjointement, et logiquement, à une hausse de l’espérance de vie. Une meilleure alimentation, l’amélioration de l’hygiène publique ou encore les progrès médicaux restent les principaux facteurs de cette diminution du nombre de morts. Et logiquement, les zones au sein desquelles ces facteurs font encore défaut sont celles avec l’espérance de vie la plus basse.

Malthus, encore et toujours

La Bombe P

Le franchissement de ce seuil de 8 milliards coïncide avec un état d’urgence écologique et climatique inédit depuis les débuts de l’humanité. Et ce alors qu’une issue positive à cette urgence est de moins en moins crédible. Pour beaucoup, il n’en faut pas plus pour lier les deux phénomènes, à travers une idée récurrente : « nous sommes trop nombreux ! ». Ce raisonnement n’est pas nouveau et a notamment été popularisé au XVIIIe siècle par le plus célèbre pasteur britannique, Thomas Malthus[1]. Depuis, nombreux sont ceux qui ont actualisé cette idée[2], parfois avec une bonne dose de misanthropie[3].

Personne ne peut nier qu’une explosion démographique telle que nous la connaissons n’est pas sans conséquence sur les grands équilibres naturels globaux. Mais considérer cette situation comme LA cause de la débâcle écologique que nous connaissons fait fi de plusieurs éléments.

Primo, l’humanité est loin d’être homogène, en particulier en termes d’empreinte écologique[4]. Rien que pour les émissions de CO2, l’écart entre les pays les plus riches et les plus pauvres serait de l’ordre de 1 à 10, voire davantage. Une inégalité également flagrante au sein de chaque État, notamment en France où les 10% des plus riches seraient responsables de 31,2% du total des émissions. Aux États-Unis, ce chiffre monte à 84,5%[5]. Par conséquent, une majorité de terriens, ironiquement souvent ceux qui font le plus d’enfants, ne portent quasi aucune responsabilité dans la crise actuelle, principalement du fait de leur faible consommation matérielle et énergétique. Et ce qui vaut pour les émissions de CO2 vaut pour d’autres variables écologiques telles que la pollution liée à l’activité minière et industrielle (souvent délocalisée dans les pays à bas revenus), l’artificialisation des sols ou encore l’effondrement de la biodiversité.

Secundo, et comme mentionné, la principale cause de l’explosion démographique est moins à chercher du côté de la natalité (en réalité en baisse partout, même dans les pays où elle reste élevée) que de la mortalité. En d’autres termes, si la population augmente, c’est avant tout parce que les êtres humains vivent plus longtemps. La responsabilité serait donc à chercher chez… les plus vieux. Évidemment, cette posture est provocatrice et peu de personnes envisagent (pour le moment) l’euthanasie des seniors. Mais il est utile de rappeler cet état de fait au regard de l’attitude culpabilisatrice de certains populationnistes, souvent âgés et ayant certainement une empreinte écologique nettement plus élevée que la moyenne mondiale.

Tertio, même en admettant la nécessité de faire moins d’enfants, rappelons que la natalité baisse avant tout quand les conditions socio-économiques d’une population s’améliorent. Sécurité sociale, système de retraites, contraception accessible, programmes de planning familiaux, éducation des filles, soins de santé performants et équitables, autant de mesures qui dépendent de services publics de qualité et de politiques redistributives. Dommage que de nombreux néo-malthusiens l’oublient dès lors qu’il est question de les démanteler sous l’autel du libre-marché.

En définitive, une grande partie des défis auxquels nous devons faire face doit moins à la surpopulation qu’à un système économique basé sur le gaspillage, les déplacements inutiles, l’accumulation de profit à court terme et surtout les inégalités en termes de richesses. La surpopulation est donc avant tout un épouvantail brandi pour éviter de mettre au centre de l’analyse les causes profondes des problèmes.

Des envahisseurs à nos portes

Les modèles de transition démographique démontrent qu’à de rares exceptions (la Chine en raison de sa politique antinataliste par exemple), le taux de mortalité baisse avant celui de natalité. Chose somme toute logique car la diminution du nombre de décès parmi les jeunes enfants ne contraint plus les familles à multiplier les naissances. C’est le laps de temps entre ces deux diminutions qui voit la population s’accroître significativement.

(c) un.org

L’essentiel du continent africain est encore dans cette situation, ce qui explique les perspectives de doublement de sa population dans les prochaines décennies. Et cet élément de fournir un argument clé en main pour une extrême droite toujours obsédée par l’immigration. Interviewée en novembre dernier sur le scandale européen de l’Ocean Viking, Marion Maréchal enchaîne d’emblée sur le risque que fait peser la croissance démographique africaine sur l’Europe du fait que selon elle, 52% des jeunes Africains voudraient rejoindre l’Europe[6]. Passons sur ce sondage qui, comme beaucoup, ne vaut pas davantage que son effet d’annonce. Et, même si ces chiffres étaient avérés, le coût financier (et humain) du voyage rendrait impossible l’arrivée d’un tel nombre de personnes.

En outre, en Afrique comme ailleurs, la migration est avant tout régionale, ce qui veut dire que dans leur grande majorité, les pays d’accueil sont limitrophes à ceux de départ. D’après l’UNHCR (Agence des Nations-Unies pour les réfugiés), en 2021, 72% des réfugiés étaient accueillis dans les pays voisins. Et parmi les cinq premiers pays d’accueil, l’Allemagne est le seul situé en Europe, principalement du fait de sa politique d’ouverture liée à sa démographie vieillissante. Les quatre autres étaient la Turquie, la Colombie, l’Ouganda et le Pakistan. Quatre pays voisins de zones en forte instabilité politique (Syrie, Venezuela, Soudan du Sud et Afghanistan). 2022 confirmera cette tendance avec un afflux de réfugiés ukrainiens principalement vers la Pologne et les autres pays géographiquement proches. Les raisons sont évidemment liées à la relative facilité, la proximité culturelle et le besoin de garder des contacts familiaux.

Seule une minorité des migrants tentent leur chance vers l’Europe, souvent pour un coût exorbitant et des risques traduisant un désespoir sans nom. De nouveau, la focalisation sur la démographie occulte des réalités plus complexes, notamment quant aux principaux facteurs migratoires. Les conflits armés, les désastres naturels et climatiques, ou encore l’insécurité économique, figurent encore et toujours parmi les premières raisons qui poussent des gens à quitter leur pays. Lutter contre ces fléaux, a fortiori quand ils résultent de politiques occidentales, serait bien plus efficace que de crier au loup quand quelques centaines de personnes demandent l’asile.

Dans le même ordre d’idées, l’extrême droite mobilise la démographie pour justifier un hypothétique « remplacement » de la population autochtone par des personnes immigrées. Cet argument s’appuie notamment sur des taux de natalité plus élevés chez les populations d’origines étrangères. Cette réalité démographique, conséquence de la relative jeunesse des populations d’origine étrangère, entretient volontairement la confusion, propre à l’extrême droite, entre réfugiés, étrangers et populations d’origine immigrée. Nombre des « remplaçants » sont en réalité nés dans leur pays d’accueil et ne diffèrent de la majorité que par des noms à connotation allochtone. De plus, cette perception de « remplacement » n’est en réalité visible que dans une poignée de territoires, en particulier certains quartiers des grandes villes et est surtout instrumentalisée par des médias en quête d’audimat. La ségrégation spatiale, la gentrification, les loyers exorbitants dans les centres-villes, ou encore les taux de chômage et de pauvreté constituent davantage des facteurs des replis identitaires de populations cloisonnées.

Une planète vieillissante

Contrairement à une idée reçue, la tendance générale est au vieillissement. Dans les pays riches bien sûr, mais également dans la plupart des pays à faibles revenus. Bien que plus tardivement, la population tend à se stabiliser partout, excepté pour une grande partie de l’Afrique – où la fécondité recule tout de même. Une forte proportion de personnes âgées constitue d’ores et déjà un défi dans nombre de pays tels que la Corée du Sud, le Japon, l’Allemagne ou l’Italie, avec déjà des conséquences concrètes (pénuries de main-d’œuvre, pression accrue sur les soins de santé, conflits entre générations, etc.).

Mais c’est bien entendu la question des retraites qui cristallise le plus les débats. Et ici encore, la démographie a bon dos pour justifier les difficultés dans laquelle se trouve nos systèmes de retraites par répartition. Ces derniers, rappelons-le, étant basés sur une solidarité entre les actifs et les pensionnés, la baisse du nombre des premiers par rapport aux seconds mettrait à mal l’équilibre du système.

Raisonnement implacable non ? De nouveau, seulement si l’on considère cette variable indépendamment d’un contexte socio-économique plus large. Car en réalité, le vieillissement de la population constitue le prétexte idéal pour justifier des politiques néolibérales telles que l’allongement de la carrière, la destruction de certains acquis sociaux comme des régimes de retraites spéciaux ou encore le recours croissant à un système de cotisations privées. En d’autres termes, pour poursuivre une entreprise de démantèlement de la sécurité sociale à l’œuvre depuis près de quatre décennies. C’est d’autant plus malhonnête que ces déséquilibres ne devront être que temporaires, le temps d’absorber la diminution de la natalité consécutive aux baby booms d’après-guerre. Peu à peu, le ratio-actifs-retraités est mécaniquement amené à se stabiliser.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer que ce vieillissement va être sans conséquences sur nos sociétés. Au contraire, c’est un défi important. Mais qui peut très bien être surmonté d’autres façons. Via l’immigration de jeunes travailleurs par exemple (à condition de les accueillir avec dignité et de ne pas les cloisonner dans des emplois précaires et dont personne ne veut). En poursuivant ce qui est en marche depuis plus d’un siècle, à savoir la réduction collective du temps de travail, sans diminution de salaire et avec des embauches compensatoires. Les gains de productivité permis par la mécanisation le permettent largement, ce qui aura comme effet d’augmenter le nombre de cotisants. Ou encore en trouvant d’autres sources de financement qui, au regard de l’accumulation indécente de richesses à l’œuvre dans tous les pays, suffirait largement à rendre le système viable, si tant est que de véritables mesures en termes de lutte contre l’évasion fiscale et d’imposition progressive et plus équitables soient prises urgemment.

Ce que ces quelques exemples tentent de montrer, c’est qu’autant la démographie permet de comprendre nombre d’évolutions sociétales, autant elle peut faire l’objet de manipulations et être, comme d’autres sciences, instrumentalisée à des fins politiques. Il importe donc de ne pas la fétichiser mais de la questionner à la lumière d’autres données tout aussi importantes. Comme dans la plupart des sciences sociales, les problèmes « démographiques » résultent avant tout de choix politiques. Or, ces choix n’ont jamais rien d’immuable et sont d’abord l’objet de rapports de force, et donc des idées dominantes. Tâchons de ne pas l’oublier la prochaine fois que cette discipline sera avancée pour justifier telle ou telle position.


[1] Né en 1766 et mort en 1834, Malthus est resté célèbre pour avoir théorisé l’impossibilité pour la production alimentaire de suivre l’évolution de la population. Depuis, le terme (néo)malthusien qualifie généralement toute posture mettant en cause la démographie pour expliquer des problèmes d’inégalités ou d’écologie. 

[2] À l’instar de Jared Diamond, auteur du best-seller Effondrement.

[3] Dans un livre collectif au titre explicite Moins nombreux, plus heureux, l’humanité est tour à tour comparée à une invasion de poux (p.87), un cancer (p.88) et est considérée comme « la pire espèce invasive » (p.158). 

[4] Ce terme est ici utilisé selon une conception générale, à savoir l’ensemble des impacts qu’une population exerce sur son environnement. Ces impacts regroupent principalement l’exploitation des ressources, l’accumulation de déchets et la destruction des écosystèmes. 

[5] Lucas Chancel, Insoutenables inégalités. Pour une justice sociale et environnementale, Paris, Les Petits matins, 2017.

[6] Sud Radio, 15 novembre 2022.


Sur le blog

« Banque mondiale, géopolitique et mal-développement » (Renaud Duterme)

« Les États-Unis, pays mortifère ? » (Gilles Fumey)

« Quand l’extrême-droite se met au vert » (Manouk Borzakian)


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