Des Belges en guerre contre la frite !

La nature sans friture

Entre la Belgique et les frites, c’est une grande histoire d’amour. Alors quand cette fierté nationale sert de prétexte pour favoriser la mainmise de l’agrobusiness sur des territoires, quoi de plus normal que des citoyens se lèvent et protestent. Rencontre avec Florence Defourny, du collectif La nature sans Friture. (Renaud Duterme)

Ce qu’il se passe du côté du borinage belge constitue un cas d’école (un de plus !) de citoyens en lutte contre des projets inutiles et imposés. Alors qu’ailleurs, des militants combattent l’implantation d’un zoning commercial, la construction d’un centre d’enfouissement pour déchets nucléaires ou encore l’extension de projets d’extraction, les habitants des alentours de Frameries bataillent contre la sortie de terre d’une gigantesque usine de frites, projet initié par un géant du secteur, Clarebout.

Géographies en mouvement – Pouvez-vous résumer en quelques mots le projet contre lequel le collectif s’est créé ?

Florence Defourny – Il s’agit de la construction d’une usine de frites surgelées à Frameries, dans l’ouest de la Belgique. L’initiateur est un gros industriel du secteur. C’est quand nous avons appris l’existence du projet via les médias que plusieurs d’entre nous ont remarqué qu’il devait sortir de terre juste au bout de notre rue. C’était en janvier 2019. On a commencé à faire des recherches sur l’entreprise et l’usine en projet, ainsi que ses implications directes et indirectes. De là a émergé une série d’actions comme l’élaboration de tracts, la tenue de réunions et puis naturellement la création d’un mouvement plus organisé.

Nous avons également visité une autre usine du groupe à Warneton (à quelques dizaines de kilomètres de Frameries) ainsi que rencontré des riverains en lutte contre cette usine pour avoir une idée précise de ce qui nous attendait, à savoir un projet deux fois plus grand. Nous avions donc des faits concrets qui ont constitué le moteur du mouvement.

GEM – Quels sont les reproches adressés à ce projet ?

FD – Le premier est la localisation du site, à l’origine un terrain industriel mais autour duquel les autorités ont laissé s’édifier un quartier résidentiel. Or, selon les règles en vigueur, un terrain industriel doit être éloigné des habitations. La définition est donc en contradiction avec les faits. Sans oublier que les nouveaux habitants ont par conséquent été trompés par les autorités. Le combat s’est donc élargi et, outre l’abandon de cette usine, nous demandons une modification du plan de secteur pour que cette zone ne soit plus considérée comme industrielle.

La nature sans friture
Le site où Clarebout Popatoes aimerait installer sa nouvelle usine

Ensuite, nous nous inquiétons évidement des nombreuses nuisances propres à ce type de projet, qu’elles soient sonores, olfactives (odeur de frites, des stations d’épuration) et écologiques (usages de produits phytosanitaires sur les plantations de pommes de terre, substances destinées à leur conservation, utilisation massive d’eau, monocultures et appauvrissement des sols, etc.).

Enfin, la mise en œuvre de ce projet générerait une mobilité considérable. À titre d’exemple, l’usine de Warneton implique le passage quotidien de 800 camions avec son lot de bruit et de rejets d’échappement empoisonnant les environs.

GEM – Quels sont les arguments de l’entreprise et des autorités favorables au projet ?

FD – Outre le sempiternel argument de l’emploi, force est de constater qu’ils ne communiquent pas beaucoup, voire qu’ils refusent le débat. Ils nous ont quand même dit que nous étions une région adoratrice des frites et que nous allions adorer ce projet.

Il faut savoir que tout avait été organisé entre les politiques, l’intercommunale et l’entreprise sans aucune consultation des citoyens. Ils pensaient sans aucun doute que l’usine serait construite très rapidement. Lors d’une rare réunion publique, on a constaté que tout était déjà prêt. L’annonce du projet a d’ailleurs été faite avant même que l’ensemble des démarches (notamment la demande de permis) n’aient abouties. Au fond de moi, je suis persuadée qu’il y avait un mépris de l’entreprise vis-à-vis de notre région et de ses habitants et que, même s’ils ont déclaré avoir l’habitude des protestations des riverains, ils ne s’attendaient pas à une telle mobilisation.

Nos revendications ont donc dû être prises en compte dans l’étude d’incidence. Et aujourd’hui, trois ans plus tard, le permis n’a pas encore été accordé. Est-ce parce qu’ils savent qu’on ira jusqu’au bout ? Probablement.

GEM – Pourquoi votre région a-t-elle été « choisie » par Clarebout ?

FD – Probablement parce que nous connaissons de grosses difficultés en termes d’accès à l’emploi et que le taux de chômage est élevé. Dans ce contexte, la création de 300 emplois peut dans un premier temps paraître séduisante, même si un reportage tourné au sein de l’usine de Warneton laisse entrevoir des conditions de travail digne de Zola : insécurité, cadences infernales, accidents fréquents, recours à des intérimaires et contrats de travail précaires, travailleurs recrutés de l’autre côté de la frontière. La question fondamentale est donc « est-ce qu’on a envie de ce genre d’emplois ? » Nous sommes évidemment en faveur de la création d’emplois mais pas à n’importe quel prix. Surtout quand cette création se fait en opposition avec les engagements politiques en faveur de l’environnement.

À l’inverse, il faut préserver l’économie dans un contexte d’aménagement du territoire en phase avec les enjeux actuels et futurs, ce qui implique de se poser de bonnes questions quant à la santé, l’environnement, le voisinage, les risques naturels. Nous avions d’ailleurs une proposition de création de zone mixte (pas d’industrie lourde mais des PME créatrices d’emplois locaux), un moyen de développer l’économie en tenant compte à la fois des riverains et de l’environnement.

GEM – Comment la lutte a-t-elle émergée ?

FD – Tout est parti de la base : recherches individuelles, distribution de tracts, pétition, création d’un groupe Facebook puis d’un comité de sept personnes et, enfin, développement d’un groupe plus large.

Ce qui est positif est que cette mobilisation ne faiblit pas. Il y a sans doute de la part de l’entreprise et des autorités favorables au projet une volonté de faire traîner les choses en pensant que le mouvement va s’essouffler mais, à chaque offensive, tout le monde répond présent directement.

Peu d’entre nous s’attendaient à une telle emprise du monde économique sur le politique. Certains détracteurs nous accusent de créer un précédent mais c’est justement l’objectif. De remettre la sphère économique au service de la société.

Une de nos priorités est enfin de lutter contre la désinformation médiatique et politique et de dévoiler les vrais enjeux de ce projet.

« notre combat va au-delà de la logique NIMBY. Il s’attaque à un modèle, une structure qui ne respecte rien d’autre que l’argent. »

GEM – Que répondez-vous à vos détracteurs vous accusant de nimbysme ?

FD – C’est une critique facile mais, évidemment, le point de départ se situe précisément là. C’est bien le moment où l’on apprend que notre bout de jardin va être impacté par la construction d’un projet qui constitue le début de la conscientisation. Est-ce que l’on doit nous jeter la pierre ? Il me semble que cette réaction est tout à fait normale.

Mais après, on se renseigne, on réfléchit et, au fur et à mesure, notre combat va au-delà de la logique NIMBY. Il s’attaque à un modèle, une structure qui ne respecte rien d’autre que l’argent. Et de là va émerger quelque chose de plus global comme une conscientisation sur notre manière de consommer, de produire. Peu à peu, la lutte dépasse le quartier. Des riverains s’investissent dans des associations et construisent un autre système de valeurs.

Le slogan « pas dans mon jardin » se voit peu à peu remplacé par « ni ici, ni ailleurs ». Des liens sont établis avec d’autres contextes plus éloignés, d’autant plus que 90% de la production de Clarebout est destinée à être exportée et risque donc de mettre à mal des producteurs d’autres contrées.

Bien sûr, les choses liées à notre propre territoire prennent aux tripes mais elles nous encouragent à conscientiser des populations plus larges. Il faut savoir que, parmi les nombreuses personnes qui sont venues visiter le terrain, aucune ne s’est prononcée favorablement à la construction de l’usine.

GEM – Existe-t-il des liens avec d’autres territoires en lutte ?

FD – Nous avons été contactés par le RESAP (Réseau de soutien à l’agriculture paysanne) avec qui nous avons mené une grosse action sur la problématique de la pomme de terre au niveau global. Nous sommes également en lien avec le collectif Occupons le terrain qui a créé des outils sur la démarche à suivre une fois confronté à ce genre de situation. Et de nombreuses personnes nous contactent régulièrement et cherchent à s’enrichir de notre expérience pour mener à bien des luttes contre des projets dans leur coin.

GEM – Quid de l’actualité et des perspectives du mouvement ?

FD – Pour le moment, nous sommes toujours en attente de la décision du vice-président wallon Willy Borsus quant à la modification du plan de secteur. Le combat a évolué et, au-delà de l’abandon du projet, nous voulons maintenant le changement de l’affectation du site. La commune a effectué toutes les démarches et c’est la région qui a le dossier entre les mains. Ses représentants consultent et doivent normalement se positionner début du printemps. Par ailleurs, la commune, toujours sous impulsion des citoyens, a mis en place une autre procédure destinée à imposer des gabarits et des règles urbanistiques et paysagères afin de limiter la taille de projets potentiels. La procédure doit également être analysée par le ministre Borsus.

GEM – Comment vous soutenir ?

FD – Principalement en informant et en relayant notre combat, notamment en diffusant les coordonnées de notre collectif La Nature sans Friture.

Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement/

Une réflexion au sujet de « Des Belges en guerre contre la frite ! »

  1. Un mouvement citoyen qui lutte contre un système qui ne les écoute pas !
    Les lois ne facilitent pas la lutte et sont malheureusement plus en faveur des investisseurs quoi qu’il en coûte.a l’environnement et aux habitants.

    Seul nous allons vite; ensemble nous allons loin… Allons donc le plus loin possible

    J’aime

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