La Suisse coupée en deux ?

Votations suisses

Le 13 février, la Suisse vote. Pour convaincre, les affiches de campagne réactivent le clivage entre germanophones et francophones avec une finesse toute relative. Une manière de titiller les plus bas instincts des citoyens et citoyennes helvètes et d’occulter les vrais enjeux. (Manouk Borzakian)

Comme trois à quatre fois par an, le corps électoral suisse s’apprête à se rendre aux urnes. Au menu du 13 février, les quatre objets soumis à l’approbation du peuple vont de la politique fiscale au bien-être animal, en passant par la publicité sur le tabac et l’aide publique aux médias.

Le clivage gauche-droite, plus que jamais

Sur ce dernier point, le gouvernement suisse (le Conseil fédéral) entend renforcer son soutien à des médias financièrement exsangues par le biais d’aides indirectes. Ces aides publiques supplémentaires atteindraient 150 millions de francs (environ 140 millions d’euros) par an pendant sept ans. On trouve quelques élus du Centre (démocratie chrétienne) et même du PLR (Parti libéral-radical – droite libérale) favorables au projet. Mais dans l’ensemble, le clivage gauche-droite fonctionne : on applaudit ce déblocage d’argent public à gauche, tandis qu’à droite on hurle à la gabegie, au nom de contribuables que, dit-on, un État dépensier n’en finit plus d’essorer.

La droite appelle, le même jour, à rejeter une initiative populaire – une proposition de modification de la Constitution émanant d’un comité citoyen – portant sur la publicité pour le tabac. Pour protéger les plus jeunes de la fumée, le texte prévoit d’interdire toute publicité accessible aux moins de 18 ans. Par la voix d’une de ses responsables vaudoises, l’UDC (Union du centre – droite xénophobe) n’a pas fait dans la dentelle : la pragmatique Jennifer Badoux s’est fait remarquer en affirmant sans frémir que oui, quelques milliers de morts par an c’était bien regrettable mais qu’il fallait mettre dans la balance les revenus des taxes sur le tabac. Peut-être pensait-elle un peu aussi aux profits de Philip Morris, Japan Tobacco et British American Tobacco, trois mastodontes du secteur ayant leur siège à Genève et Lausanne. Et à ceux des grands groupes publicitaires. Qui sait ?

Haro sur les millionnaires zurichois !

La coupure entre gauche et droite, n’en déplaise à certains, reste donc d’actualité. Mais quid des clivages géographiques ? L’examen des votations des dernières décennies laisse apparaître trois grands découpages du territoire suisse : entre centres urbains et périphéries rurales et périurbaines, entre communes à haut et bas revenu et entre les parties germanophone, francophone et italophone du pays. Des oppositions qui semblent bien fonctionner sur certains sujets, moins sur d’autres, qui parfois se combinent et parfois s’excluent. Faute d’une géographie électorale approfondie, on en reste aux hypothèses de recherche.

Si un découpage géographique semble se dessiner, c’est sur les affiches de campagne recouvrant les murs des villes suisses depuis quelques semaines. À en croire les slogans invitant à rejeter l’aide aux médias ainsi que l’initiative sur le tabac, le fossé entre francophones et germanophones – le Röstigraben – demeure profond.

Soutien aux médias - Suisse
D’une rive à l’autre de la Sarine, discrète disparition d’un toponyme.

En Suisse alémanique, les affiches contre les aides aux médias le proclament haut et fort : les magnats de la presse bénéficieront de l’argent public, pas les petits titres indépendants. À la longue liste des profiteurs de tout poil montrés du doigt par la droite helvète, les chômeurs, les étudiants en sciences sociales, les étrangers ou l’Union européenne, viennent s’ajouter les journalistes. Certes, à droite, on a plutôt l’habitude de cajoler les grandes entreprises. Mais la presse est toujours un peu suspecte, à moins qu’elle appartienne à l’ancien dirigeant de l’UDC Christoph Blocher, comme de nombreux journaux gratuits alémaniques, ou qu’elle soit acquise corps et âme à la religion du marché, comme le quotidien zurichois NZZ – dans ces deux cas, on trouve jusque dans les rédactions de farouches adversaires de toute aide publique.

Naturalisation facilitée - Suisse
2004, l’UDC fait campagne contre la naturalisation facilitée.

On remarquera au passage la similitude avec des affiches placardées en 2004, quand l’UDC combattait la naturalisation facilitée des étrangers de deuxième et troisième générations. De vilaines mains avides et basanées tentaient, déjà, de s’emparer indirectement des richesses suisses. Si l’on remonte un peu plus loin dans le passé, toute ressemblance avec la propagande d’une époque qu’on aimerait révolue n’est évidemment pas fortuite, mais ne semble pas inquiéter grand monde au pays du consensus.

Retour en 2022. Si l’on franchit la Sarine pour rejoindre la Suisse romande, un détail change sur les affiches. Les « millionnaires des médias », jusqu’ici insituables géographiquement, deviennent zurichois. Les médias seraient non seulement vendus à l’État et riches à millions, mais aussi (surtout ?) alémaniques. Tant qu’à raconter n’importe quoi, pourquoi ne pas chatouiller au passage la petite haine anti-alémanique que l’on prête volontiers aux Romands ? Zurich, centre financier lointain où l’on parle un dialecte incompréhensible, serait la nouvelle Babylone, contaminée par la cupidité.

Vous êtes plutôt chasselas ou cervelas ?

Mais il y a plus grave que le gaspillage d’argent public. Contre la suppression de la publicité pour le tabac adressée aux mineurs, les défenseurs de la Liberté avertissent leurs compatriotes par affiches interposées : aujourd’hui le tabac, et demain quoi ? Le gras, le sucre, l’alcool ? Et pourquoi pas les pesticides ? L’État hygiéniste et culpabilisant va-t-il s’immiscer dans les moindres recoins de notre vie ?

Initiative publicité pour le tabac - Suisse
Deux langues, deux paniques morales.

On a là une déclinaison de ce que l’économiste Albert Hirschman a identifié, au sein de la « rhétorique réactionnaire », comme la thèse de la « mise en péril » (jeopardy) : réglementer la publicité sur le tabac reviendrait à menacer les fondements de la liberté individuelle et ouvrirait la voie à toutes les dérives. Angoisse d’autant moins rationnelle que, rappelons-le, il n’est pas question d’interdire le tabac – ni le vin ou la charcuterie – mais la publicité, nuance tout de même importante.

D’après nos chevaliers du libre-arbitre, quelles seraient les prochaines victimes supposées de cette fuite en avant biopolitique ? Là aussi, les affiches de Suisse romande diffèrent de celles collées en Suisse alémanique. Côté francophone, on se demande avec appréhension si la publicité pour le vin ne sera pas bientôt bannie. Un petit vin blanc, peut-être du chasselas, tracé d’une impitoyable croix rouge, prédit un avenir sombre. Côté germanophone, un cervelas ne demandant qu’à être grillé semble promis à une destinée tout aussi tragique.

La rive droite du Rhône, du Valais à Genève en passant par Vaud, mais aussi les coteaux du lac de Neuchâtel sont recouverts de vignes – chasselas, gamay, merlot et surtout pinot noir. Évoquer le vin auprès des électeurs et électrices de ces régions, c’est s’attaquer à un aliment à forte charge identitaire. En absorbant le vin des coteaux valaisans ou du Lavaux cher à Ramuz, qui impriment leur marque dans le paysage, on ne fait pas que boire, on incorpore le territoire, disait Jean Brunhes, et toute une mythologie qui l’accompagne. En cela, derrière l’absurdité de leur argumentaire, les affiches contre la loi sur le tabac visent juste. Comme lorsqu’elles brandissent le cervelas, saucisse que l’on vend comme nationale mais qui appartient davantage à l’aire culturelle germanique. Et qui est, comme les paysages du Lavaux, inscrite au Patrimoine mondial.

Dépolitisation

Au-delà de l’anecdote, à travers des slogans simplistes destinés à frapper les esprits, ce type de campagne montre les limites de la démocratie semi-directe – plus largement de la démocratie parlementaire. Des questions aussi sérieuses que la santé publique, la survie des médias généralistes, la fiscalité des entreprises ou la maltraitance animale se trouvent réduites à des formules choc. Au lieu de discuter ouvertement des enjeux, les débats se résument à des escarmouches verbales en surface.

Dans un tel contexte, mettre en avant les différences dites culturelles et stimuler les petites fiertés régionales deviennent un moyen d’occulter la réalité sociale et sa complexité. Derrière l’attachement collectif à la saucisse se dissimulent les bénéfices de l’industrie du tabac et l’uniformisation d’une presse aux mains de quelques milliardaires, zurichois ou non.


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