Regard spatial sur la collapsologie

Apparu il y a quelques années, le terme collapsologie s’est imposé dans l’opinion publique et dans les champs médiatique et académique en ces temps d’incertitudes. L’occasion de se pencher sur ce terme et sur sa pertinence, en particulier du point de vue de la discipline qui nous est chère, la géographie.

Un concept géographique ?

Quoi qu’on en pense, la collapsologie revêt un intérêt indéniable pour quiconque s’intéresse à la géographie. Défini comme « l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus »[1], ce concept partage au moins un aspect cher à tout géographe : le croisement de données et d’analyses scientifiques conjointement issues des sciences dites exactes et de leurs homologues dites humaines. C’est ainsi que les collapsologues, comme les géographes, insistent sur les impacts socio-économiques de phénomènes physiques tels que la raréfaction des ressources, le réchauffement climatique ou encore le déclin de la biodiversité.

"Survivre", Tania pougin

« Survivre » (c) Tania Pougin

À titre d’exemple, un des auteurs à avoir popularisé la notion d’effondrement, le biologiste américain Jared Diamond, met en évidence les facteurs environnementaux dans l’écroulement d’une société[2]. Dans leur célèbre ouvrage, Servigne et Stevens pointent quant à eux les liens entre les crises économiques et la déplétion des ressources énergétiques. Cette interdisciplinarité est capitale pour comprendre les grands enjeux de société que nous traversons.

Par ailleurs, un phénomène qui a bouleversé la géographie moderne et sa façon de penser ses objets d’étude est celui de mondialisation. Or, cette mondialisation, entendue ici comme l’interconnexion entre l’ensemble des régions du monde, est un des éléments qui poussent certains auteurs à envisager l’effondrement de notre civilisation, tant des problèmes qui autrefois ne concernaient qu’une partie limitée de la surface terrestre en viennent à devenir globaux. D’un certain point de vue, c’est même la mondialisation de l’économie (en particulier sous sa forme néolibérale[3]) qui est la principale source des ruptures écologiques et sociales en train de se produire. En effet, l’extension du pouvoir du marché à l’ensemble des territoires a comme principal effet d’ôter à ces derniers toute autonomie, en particulier en termes alimentaires et énergétiques, deux éléments clés dans l’analyse des collapsologues. Cette interdépendance engendre par ailleurs des effets dominos, comme la contagion de la crise étasunienne des subprimes et celle du Covid-19 l’ont tragiquement illustré.

Un effondrement occidental ?

Mais la géographie nous donne paradoxalement des outils pour pointer certaines limites à ce concept d’effondrement global et systémique. La première, aisément perceptible, est, si pas un certain « occidento-centrisme », du moins une focalisation sur le quotidien de ce qu’on nomme traditionnellement les classes moyennes. En effet, voir une société s’effondrer implique qu’elle soit parvenue à un certain degré de complexité socio-économique. Or, au sein du système mondial subsistent de grandes différences en la matière, tant entre régions du monde (pays dits industrialisés et pays dits en développement) qu’au sein d’un même territoire (villes et campagnes, quartiers riches et quartiers pauvres à l’intérieur d’une ville).

Ce reproche est particulièrement perceptible à la lecture d’une définition de l’effondrement formulée par Yves Cochet et reprise dans nombre de travaux de collapsologie. Selon l’ancien ministre de l’environnement français, une société s’effondre lorsque « les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi »[4]. Or, force est de constater que de nombreuses zones de par le monde vivent déjà dans cette situation[5]. C’est bien entendu le cas dans la plupart des bidonvilles du Sud[6], mais c’est également vrai dans de nombreux quartiers des mégapoles du Nord ainsi qu’au sein de territoires dévastés par des phénomènes aussi divers que la désindustrialisation, la guerre ou des catastrophes naturelles extrêmes.

Il faut donc relativiser cette notion d’effondrement, notamment en considérant celui-ci comme un processus plutôt que comme un évènement unique à venir. Servigne et Stevens le reconnaissent d’ailleurs quand ils écrivent : « il apparaît évident que la temporalité et la géographie d’un effondrement ne seront respectivement ni linéaires, ni homogènes »[7]. Mais une fois cette limite posée, le risque est grand de considérer des situations présentes extrêmement diverses comme des symptômes du grand effondrement à venir. Il est d’ailleurs courant d’entendre que la Syrie, Haïti, le Venezuela ou même la Grèce se seraient déjà effondrés. Or, les causes de l’instabilité régnant dans ces pays sont de nature bien différente et rien de nous dit (espérons-le) que la situation catastrophique est irréversible et ne pourra revenir à une certaine « normalité ».

Effondrement et inégalités spatiales

Une autre idée, toujours défendue par Servigne et Stevens, doit être nuancée : « les régions périphériques du système-monde moderne sont les plus résilientes, non seulement parce que les chocs économiques et énergétiques seront plus faibles (attention, pas les chocs climatiques !), mais surtout parce qu’elles constituent un espace d’autonomie indispensable à la création d’alternatives systémiques (…) »[8]. Cette phrase comporte bien entendu une part de vérité car des populations moins dépendantes vis-à-vis des flux mondialisés seront plus résilientes face à des ruptures majeures. Pensons à de nombreuses zones rurales en Afrique, en Amérique latine et en Asie qui ont une dépendance bien moindre vis-à-vis de l’utilisation massive de pétrole, de l’acheminent de produits industriels en tous genres et des grandes chaînes d’approvisionnement alimentaire[9].

Pour autant, la citation occulte la réalité de notre système économique, lequel a comme objectif intrinsèque d’étendre la mainmise du marché sur tout ce qu’il peut intégrer. On doit ainsi à la journaliste canadienne Naomi Klein d’avoir mis en lumière la façon dont les classes dirigeantes profitaient des désastres et du désarroi des populations pour imposer des mesures impopulaires de privatisation et de libéralisation à outrance, mesures qui pénalisaient systématiquement les plus démunis au profit des plus aisés[10]. Ce à quoi nous assistons depuis plusieurs décennies et qui est amené à prendre de l’importance à court et moyen terme, c’est donc bien une polarisation sociale et spatiale déjà en marche de plus en plus institutionnalisée. Alors que les plus riches ont la possibilité de fuir et/ou d’atténuer les effets des désastres (voire d’en profiter), les pauvres sont contraints de rester sur place et d’en subir les conséquences.

De ce fait, la catastrophe n’est peut-être pas l’évènement en tant que tel mais la réponse qui lui est apportée. Nous assistons en définitive, et ce à de nombreuses échelles, à une véritable fragmentation spatiale[11] entre des zones pour l’instant relativement préservées et souvent surprotégées ; et d’autres mises à l’écart, exclues des fruits du système et de ce fait totalement dépourvues de résilience pour faire face à des catastrophes en cours ou à venir.

Sortir du cadre

Ces limites ne doivent cependant pas dénigrer en bloc le concept d’effondrement et la discipline qui l’étudie. Bien sûr, comme tout objet d’étude, il doit être critiqué et confronté à l’épreuve des faits. Mais, en posant les limites ci-dessus, cette perspective d’effondrement possède une certaine pertinence, notamment parce qu’elle a le mérite d’interconnecter des situations diverses et surtout de les considérer comme des ruptures à bien des égards irréversibles.

Elle met également en évidence notre dépendance à des superstructures inconcevables à moyen et long terme compte tenu des limites physiques de notre planète (omniprésence des hydrocarbures, nécessité de produire toujours plus en permanence, besoin infini de conquérir de nouveaux marchés, illusion d’une économie dématérialisée, extractivisme à outrance, etc.).

Ce que cette discipline peut nous apporter, c’est de sortir de nos grilles de lectures habituelles et de nous forcer à envisager des politiques systémiques sortant du cadre de notre système économique, intrinsèquement contradictoire.


Une version précédente de ce texte a été publiée dans la revue en ligne Belgeo : https://journals.openedition.org/belgeo/37419


[1] Servigne Pablo, Stevens Raphaël, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil, 2015, p. 253.

[2] Diamond Jared, Effondrement – Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, 2006.

[3] Entendu comme « une idéologie visant à faire de l’État le facilitateur et le garant d’un système complet de marchés concurrentiels » (BOULAY Guilhem, GRANDCLEMENT Antoine, Introduction à la géographie économique, Paris, Armand Colin, 2019).

[4] Cochet Yves, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2019, pp. 29-30.

[5] Selon les données de la Banque mondiale et de l’ONU, environ 2,2 milliards de personnes n’ont pas accès à des services de distribution d’eau ; 4,2 milliards de personnes n’ont pas accès à des sanitaires de qualité et 50 % de la population africaine n’a pas accès à l’électricité.

[6] 30 % de la population urbaine selon la Banque mondiale.

[7] Servigne Pablo, Stevens Raphaël, op. cit., p. 187.

[8] Ibid., p. 195.

[9] L’ironie du sort veut que des décennies de politiques d’ouverture économique sans entraves imposées à ces pays, notamment via les plans d’ajustement structurel, ont considérablement réduit cette résilience.

[10] KLEIN Naomi, La stratégie du Choc – La montée d’un capitalisme du désastre, Paris, Actes Sud, 2008.

[11] Pour les liens entre cette fragmentation et la théorie de l’effondrement, lire notamment Duterme Renaud, De quoi l’effondrement est-il le nom ?, Paris, Utopia, 2016.


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