Écosystèmes à la découpe

Une équipe de jeunes chercheurs et chercheuses a épluché la littérature scientifique traitant des effets des clôtures sur les écosystèmes. Résultat, une synthèse qui questionne, du point de vue des sciences du vivant, notre obsession des limites.

La modernité européenne s’est accompagnée d’une généralisation des discontinuités de toutes sortes. Les frontières nationales, bien sûr, mais aussi les limites des grandes propriétés terriennes. Avènement d’une « logique de l’enclos » pour Achille Mbembe, prégnance d’un « schème partitif » pour Bernard Debarbieux, l’Europe de l’après-Moyen Âge est une affaire de découpages et de limites. On retrouve ce processus de mise en limites du monde jusque dans l’évolution du sport et des jeux institutionnels comme les échecs.

Les clôtures ont été l’une des manifestations physiques de cette transformation, avec le « mouvement des enclosures » comme étape emblématique au 16e et au 17e siècle. Elles existaient certes avant l’avènement de la modernité mais le bilan, un demi-millénaire plus tard, est éloquent : les clôtures couvrent une distance équivalant à dix fois celle parcourue par les routes du monde. Avec des conséquences politiques et économiques, mais aussi écologiques.

Géographes, politistes et sociologues ont documenté l’impact des barrières en tout genre sur les territoires et les groupes qui y vivent. On sait que les barrières frontalières génèrent au moins autant de problèmes qu’elles en résolvent : trafic, business des passeurs, mortalité accrue, etc. On sait aussi que les limites intra-urbaines, en particulier autour des gated communities, favorisent l’entre-soi et aggravent les inégalités entre populations et quartiers urbains.

Fragmentation des écosystèmes

Les clôtures ont aussi un impact sur les écosystèmes. À l’échelle de nos jardins, les associations de défense des hérissons, par exemple, répertorient les pièges mortels que sont les clôtures électriques ou les filets de protection contre les oiseaux. Plus simplement, les séparations physiques entre propriétés forment autant d’obstacles pour les petits mammifères, perturbant leur cycle de vie.

Barrière à dingos

La « barrière à dingos » australienne (c) Wikipédia

Les sciences du vivant ont désormais elles aussi investi la question des impacts de l’enclosure du monde. En réunissant des travaux épars dans un article publié dans la revue BioScience, une jeune équipe de recherche a mis en évidence quelques tendances. La principale : les clôtures réorganisent les écosystèmes, interrompant des voies migratoires ou, au contraire, favorisant la prolifération d’espèces invasives. En fragmentant les écosystèmes, les clôtures créent des gagnants et des perdants et pénalisent la biodiversité.

Les effets peuvent se faire sentir à l’échelle d’une région ou d’un continent. Exemple avec la barrière à dingos australienne, qui s’étend sur plus de 5 000 km : l’absence de prédateur permet aux kangourous de pulluler d’un côté de la clôture et de modifier la composition de la flore. De part et d’autre de la séparation existent désormais deux écosystèmes radicalement différents.

Comme les routes, dont les nombreux effets directs et indirects sont documentés par la road ecology, les clôtures font donc partie des impacts majeurs de l’humanité sur le milieu. Ce constat est une invitation à généraliser les clôtures dont la conception limite les effets sur la faune. Mais aussi, en amont, à questionner le foisonnement de limites physiques dont la nécessité n’est pas toujours évidente.


Un résumé grand public (en anglais) de l’article publié dans BioScience est accessible dans la revue en ligne The Conversation-UK : https://theconversation.com/fences-have-big-effects-on-land-and-wildlife-around-the-world-that-are-rarely-measured-147797


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