
L’élection de Zohran Mamdani à la tête de New York City ou l’arrivée de Rishi Sunak au 10 Downing Street relancent la question de la diversification du pouvoir politique. En France, le débat prend une tournure particulière lorsqu’on observe le niveau municipal, souvent présenté comme le plus accessible et le plus proche des citoyens. (Gilles Fumey)
À l’échelle mondiale, les femmes restent largement minoritaires au sommet de l’État: en 2025, elles sont 36 à diriger un pays — 17 cheffes d’État et 19 cheffes de gouvernement — soit à peine un dirigeant sur dix. La France, malgré ses lois sur la parité, ne fait pas exception à cette lente progression.
Au niveau local, la situation est tout aussi contrastée. En Seine-Saint-Denis, département le plus jeune et l’un des plus populaires du pays, les ouvriers représentent 21 % de la population… mais à peine plus de 1 % des élus municipaux. À l’inverse, les cadres occupent 42 % des sièges. La féminisation progresse, mais seulement 12,5 % des maires du département sont des femmes — le plus souvent issues des classes moyennes ou supérieures.
La diversité ethno-raciale avance, elle aussi, par petites touches. Depuis 2000, la présence de personnes racisées sur les listes électorales a nettement augmenté, toutes tendances confondues (à l’exception notable de l’extrême droite). Mais les délégations confiées restent souvent cantonnées à la jeunesse ou à la politique de la ville.
Des trajectoires à haute intensité
Pour comprendre ces évolutions, les travaux des chercheuses Marie-Hélène Bacqué et Jeanne Demoulin (laboratoire Lavue, Nanterre) éclairent les dynamiques à l’œuvre. Leur constat: l’ouverture par le genre et la race ne s’accompagne pas d’une véritable ouverture sociale.
Les municipales de 2020 ont pourtant marqué un tournant générationnel. À Stains, Azzedine Taïbi; à Saint-Ouen, Karim Bouamrane; à Gagny, Rolin Cranoly; à Neuilly-sur-Marne, Zartoshte Bakhtiari; à L’Île-Saint-Denis, Mohamed Gnabaly; à Villetaneuse, Dieunor Excellent. Autant de maires issus de l’immigration ou de milieux populaires, portés par un long engagement associatif et un ancrage local solide.
Leurs parcours racontent tous la même chose : il faut du temps, des réseaux, un soutien partisan — parfois conflictuel — et une capacité à accumuler ce que les sociologues appellent un «capital d’autochtonie», cette reconnaissance locale indispensable pour franchir les barrières politiques.
Certains parviennent à élargir leur horizon. C’est le cas d’Ali Diouara, député de La France insoumise, passé de la Cité des 4000 à l’Assemblée nationale. Mais ces trajectoires restent minoritaires.
L’histoire récente rappelle que la diversité en politique n’a jamais été un long fleuve tranquille. Dans les années 1980, Kofi Yamgnane, secrétaire d’État sous François Mitterrand et maire breton d’origine togolaise, avait raconté les lettres racistes reçues dans Lettres de l’horreur. Les résistances demeurent, même si elles s’expriment différemment.
Au final, la représentation municipale française évolue, mais sans bouleversement structurel. Les conseils municipaux se diversifient en apparence, tandis que la sélection sociale reste forte. Les élites locales demeurent largement diplômées et issues des classes moyennes et supérieures.
Dans un contexte d’abstention record — jusqu’à 73,2 % à La Courneuve en 2020 — la question dépasse la seule diversité : elle touche à la capacité du système politique à représenter réellement sa population.
La France est-elle en retard ou simplement fidèle à son modèle républicain universaliste? La réponse est sans doute moins tranchée qu’il n’y paraît. Une chose est sûre: rien n’est figé. Les normes changent, les générations se renouvellent, et la politique locale reste l’un des terrains où s’inventent, parfois discrètement, les transformations à venir.
Marie-Hélène Bacqué & Jeanne Demoulin, Élus des banlieues populaires, PUF, 2026.
Sur le blog
«Les clivages géographiques du vote – entretien avec Jean Rivière» (Manouk Borzakian)
«Introuvable gauche nord-américaine» (Manouk Borzakian)
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