Introuvable gauche nord-américaine

The Last Campaign

Deuxième volet d’un travail documentaire commencé en 2016, The Last Campaign raconte la primaire démocrate de 2020 de l’intérieur. Le film offre un regard précieux sur l’engagement militant aux États-Unis et prend la température d’une Amérique où le déclin économique suscite indifférence et rancœur à l’égard de la politique. Rencontre avec le réalisateur Lionel Rupp. (Manouk Borzakian)

Keokuk, Iowa. À la frontière entre les bastions industriels des Grands Lacs et les espaces agricoles à l’ouest du Mississipi, la petite ville d’à peine 10 000 habitants tient son nom d’un chef autochtone engagé dans les guerres indiennes du 19e siècle. À l’image des « Shrinking Cities » de la « Rust Belt », la pauvreté est endémique, l’activité économique n’en finit pas de ralentir et la ville voit sa population décliner depuis 60 ans. Chez ces ouvriers blancs, Trump l’a emporté aux présidentielles en 2016 et en 2020.

Keokuk est, pour Lionel Rupp, « une ville qui représente de manière tristement banale l’appauvrissement de l’Amérique industrielle » et le réalisateur a voulu y prolonger son enquête entamée quatre ans plus tôt. En 2016, dans A Campaign of Their Own, il avait suivi Jonathan Katz, soutien infatigable de Bernie Sanders, à travers New York et Philadelphie. Dans The Last Campaign, le cinéaste et le militant ont décidé de quitter la Côte Est, le premier pour prendre le pouls du Midwest, le second pour renforcer les troupes de Sanders loin de Brooklyn.

Verrouillage du jeu politique

Oubliées les larmes de 2016 lors de l’investiture de Clinton, Jonathan déborde d’énergie en arrivant dans l’Iowa. Pourtant, le suspense ne dure pas : après un scrutin entaché d’incidents, le « modéré » Buttigieg arrive en tête dans l’État qui, tous les quatre ans, ouvre les primaires. Constat sans appel : le jeu politique est verrouillé et il est difficile de croire à une candidature socialiste aux États-Unis. Car, explique Lionel Rupp, « autant le paysage médiatique que les instances du parti démocrate sont extrêmement opposés à une candidature comme celle de Sanders ».

Les démocrates ont logiquement « la mainmise sur tout le processus électoral » durant les primaires, par lesquelles tout candidat doit passer pour espérer exister. Et non seulement aucune figure démocrate majeure – à part l’autre sénateur du Vermont, Patrick Leahy – n’a soutenu Sanders, mais les cadres du parti ont pesé de tout leur poids pour empêcher l’émergence de sa candidature : quelques jours avant le « Super Tuesday », les rumeurs veulent qu’Obama ait « œuvré pour que les candidatures comme celle de Buttigieg soient retirées », ouvrant la voie à l’investiture de Biden.

Même hostilité du côté des médias mainstream : Lionel Rupp se souvient que « plus Bernie commençait à être un candidat sérieux à l’investiture démocrate, plus on sentait une extrême nervosité » dans le parti comme dans les médias étiquetés à gauche. Il rappelle un épisode ahurissant de levée de boucliers contre le sénateur du Vermont : « Au moment où Sanders a gagné le Nevada, où il avait vraiment écrasé la concurrence, des présentateurs de MSNBC ont comparé sa victoire à l’avancée des nazis sur la France en 1940. »

« Des forces qui ne sont pas là »

De quoi nourrir la rancœur à l’égard des institutions politiques en général et en particulier des démocrates, dont le journaliste Thomas Frank a montré la distance qui les sépare aujourd’hui des classes populaires, en dépit de leurs incantations. Dans l’Amérique désindustrialisée, la deuxième vague de politiques néolibérales, incarnée par Clinton et ses successeurs, a eu des conséquences concrètes sur la vie des gens. « Quand on va là-bas, raconte Lionel Rupp, on se rend compte qu’il y a une classe blanche qui a surfé sur les Trente Glorieuses et qui, plus tard, s’est vautrée. L’un des personnages que je rencontre dans l’Iowa, Cody, raconte que son père a perdu son job le lendemain de la signature du NAFTA [ALENA, traité de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique entré en vigueur en 1994]. » Visiter le Midwest permet de réaliser combien « ceux qui ont voulu croire aux démocrates ont subi de plein fouet leur politique néolibérale ».

Tout au long du film, Obama revient sur les lèvres comme le dernier en date à avoir trahi celles et ceux qui l’avaient élu. Et Lionel Rupp se souvient, lors de la convention démocrate de 2016, des banderoles dénonçant l’Accord de partenariat transpacifique, le TPP, signé la même année – avant que Trump, dès janvier 2017, ne retire les États-Unis du traité.

The Last Campaign
Dans un bar du centre-ville déserté de Keokuk (The Last Campaign, 2022, réal. Lionel Rupp)

À l’arrivée, constate le réalisateur au contact de cette Amérique en déclin, les gens se sentent « dans un rapport avec des forces qui ne sont pas là. Le paysage a changé et c’est une transformation de leur environnement qu’ils ont subie, impuissants ». Pour satisfaire leur rancœur, « il faut trouver des cibles ».

L’immersion dans cette petite ville périphérique du Midwest invite à d’autres lectures que la confortable accusation de racisme envers des classes populaires blanches acquises aux républicains, et plus encore que l’hypothèse, fondée sur à peu près aucune donnée, d’un conservatisme qui serait inhérent aux périphéries. Au sein d’une population dont le pouvoir d’achat a dégringolé depuis les années 1970 et où les « décès du désespoir » (alcoolisme, surconsommation d’opioïdes et suicides) ont touché plus de 150 000 personnes en 2017, au point de menacer l’espérance de vie du pays, il y a de bonnes raisons de ne plus voter pour les démocrates, ou de ne plus voter du tout.

Urbanisme et politique

Il y en a autant de se barricader chez soi et de ne pas ouvrir aux inconnus. Alors que Jonathan et d’autres arpentent sans relâche les suburbs de l’Iowa, du Michigan et du Minnesota, peu de portes s’ouvrent pour écouter leur discours pro-Sanders. « La majorité de nos interactions, se souvient Lionel Rupp à propos des longues heures de porte à porte, étaient avec des chiens qui aboyaient ou des gens cloîtrés chez eux qui nous répondaient à travers leurs portes closes… »

The Last Campaign
La solitude du militant dans les suburbs de l’Iowa (The Last Campaign, 2022, réal. Lionel Rupp)

Car arpenter les petites villes du Midwest, c’est aussi se frotter à l’urbanisme à l’américaine et à sa déclinaison néolibérale. Pour en mesurer les conséquences politiques. « Keokuk, qu’on appelait « la petite Chicago », aujourd’hui c’est juste une route, un centre-ville qui dépérit, ceinturé de bâtiments à l’abandon. » Avec la désindustrialisation, mais aussi avec la crise de l’immobilier et les choix d’aménagement, « les centres-villes sont désertés et en dehors fleurissent d’énormes Walmart ». Même décor à Muskegon Heights, petite ville du Michigan peuplée à près de 80% d’Afro-américains descendants d’esclaves du Sud, véritable « désert alimentaire » avec « deux fusillades par jour pour 10 000 habitants ». Peut-on, dans des lieux si peu propices aux interactions humaines, espérer construire une alternative politique ? À la rancœur s’ajoutent l’isolement et la difficulté de se rencontrer : « une ambiance hostile » qui, si elle ne semble jamais décourager Jonathan, ne rend pas optimiste.

La « Rainbow coalition »

Pas de quoi se réjouir. Mais le film rend aussi compte de l’incroyable dévouement d’une armée de militant·e·s forçant l’admiration. En Iowa, 10 000 bénévoles ont œuvré quotidiennement : coups de téléphone, affichage, discussions… Au point que Jonathan, seul dans une banlieue de l’Iowa, « au milieu de nulle part », croise d’autres militants en train de frapper aux portes. Lionel Rupp, parti aux États-Unis avec peu d’illusions, se souvient d’avoir été contaminé par cet enthousiasme : « En étant en immersion, tu es forcément pris par cette énergie. J’ai vu ça avec aucune autre campagne. Et quand tu vois une telle force de frappe, tu te mets toi-même à espérer. »

The Last Campaign
Derrière Sanders, une « rainbow coalition » ? (The Last Campaign, 2022, réal. Lionel Rupp)

Même ambiance à Minneapolis, bastion ouvrier, berceau de l’American Indian Movement et lieu de vie d’une importante population musulmane. Avec les Afro-américains de Muskegon Heights et les ouvriers blancs de Keokuk, le film tente de matérialiser la volonté de Sanders de former une « Rainbow Coalition » : dans la filiation assumée de Jesse Jackson en 1984, le sénateur du Vermont a voulu mener « une campagne qui représente une multitude de communautés en vue d’une politique socio-économique égalitaire ».

Cette volonté de « convergence des luttes » a réussi dans des proportions inédites pour le vote musulman, certes d’un faible poids mais remarquable pour Lionel Rupp, qui rappelle qu’« il a fallu attendre la candidature d’un Juif pour avoir un tel soutien d’un démocrate par la communauté musulmane ». Un constat symbolisé par une image forte du film, quand l’Ashkénaze Jonathan Katz applaudit, aux côtés de sa camarade indienne Nausheena, l’arrivée de la députée Ilhan Omar à un meeting de Sanders.

De quoi ne pas tout à fait désespérer.


La bande-annonce


– Les séances de The Last Campaign en Suisse romande (sortie le 21 septembre) sont sur la page du film: https://zooscope.ch/project/the-last-campaign/

A Campaign of Their Own est disponible en VOD:

Sur la plateforme française Tënk: https://www.on-tenk.com/en/documentaires/l-amerique-divisee/a-campaign-of-their-own

Sur la plateforme suisse Filmingo: https://www.filmingo.ch/fr/films/1322-a-campaign-of-their-own

Sur Vimeo:


Sur le blog

« Les États-Unis, pays mortifère ? » (Gilles Fumey)

« Les clivages géographiques du vote – Entretien avec Jean Rivière » (Manouk Borzakian)

« Géographie des territoires : qui gagne et qui perd ? » (Renaud Duterme)


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