Eaux secours!

Dans «Aqua», roman de Gaspard Koenig (en librairie le 9 janvier), la solidarité villageoise vole en éclats autour de la question de l’eau. Maria et Martin, personnages aux antipodes, montrent que l’eau n’est pas un simple problème technique mais un enjeu politique majeur. Un roman pédagogique qui peut donner une idée de la gravité des crises qui nous attendent. (Gilles Fumey)

En poursuivant sa tétralogie des quatre éléments — eau, terre, feu, air — héritée d’une intuition vieille de plus de deux millénaires attribuée à Empédocle, l’essayiste Gaspard Koenig n’écrit pas un aimable roman rural: il expose une faillite collective. Celle d’une société persuadée que l’eau coulera toujours, quoi qu’il arrive, surtout en Normandie, cette région fétichisée comme éternellement humide, drapée dans son bocage ancien comme dans une assurance-vie climatique.

Saint-Firmin, le village qu’il met en scène, est soudain privé d’eau courante après que la rivière locale a été en crue. Une anomalie?  En tout cas, l’affaire devient un laboratoire du déni. Pendant des années, ses habitants ont rejeté toute mutualisation des réseaux, toute planification, toute solidarité territoriale, au nom d’un réflexe pavlovien anti-État et d’un culte naïf de l’autonomie locale. Résultat prévisible: le robinet se ferme et la souveraineté autoproclamée se dissout dans le vide des canalisations.

On feint de découvrir aujourd’hui que l’eau pourrait devenir un enjeu de guerre. L’expression a pourtant plus de trente ans. Elle est due à Ismail Serageldin, alors à la Banque mondiale: «Les guerres du prochain siècle auront lieu autour de l’eau.» Une formule devenue slogan, trop souvent répétée pour être encore prise au sérieux. Pourtant, les faits sont là. Les tensions autour du Nil, du Jourdain, du Tigre et de l’Euphrate, du Mékong, de l’Indus ou du Colorado ne relèvent ni de la fiction ni du catastrophisme: elles annoncent ce que l’Europe préfère ignorer.

Car l’illusion à Saint-Firmin est simple: l’eau n’a jamais vraiment manqué ici. Tant qu’elle semblait abondante, personne ne s’est soucié de sa finitude. Depuis Thalès de Milet qui faisait de l’eau l’archè de toute chose jusqu’aux chimistes modernes — Antoine Lavoisier et Jöns Jacob Berzelius — qui rappellent qu’elle n’est qu’une simple combinaison mesurable de deux gaz — H₂O —, tout indiquait pourtant une évidence: l’eau est une ressource matérielle, finie, vulnérable. Mais cette vérité scientifique s’est noyée dans le confort.

Aujourd’hui, l’eau est dilapidée à une échelle insensée. Agriculture industrielle, élevage intensif, industrie textile, urbanisation tentaculaire: les usages se multiplient tandis que la ressource se raréfie. Il en faut 15 000 litres pour produire un kilo de bœuf, 2 700 litres pour un banal tee-shirt. Et malgré ces chiffres, l’indignation reste l’apanage de rares scientifiques et militants de sensibilité écologiste, pendant que le reste de la société continue de consommer comme si l’eau relevait du miracle permanent. Le véritable scandale n’est pas la pénurie annoncée. Le scandale, c’est l’arrogance tranquille avec laquelle nous la rendons inévitable.

Dans Aqua, Gaspard Koenig dynamite une fiction confortable: celle d’un monde rural vertueux, autonome et naturellement solidaire. Le village normand qu’il met en scène, frappé par une inondation, n’est pas victime du hasard climatique mais de son aveuglement organisé. L’eau manque, déborde, détruit — et révèle ce que chacun refusait de voir: une communauté fragmentée, méfiante, incapable d’anticiper autre chose que son propre confort.

Maria, rescapée du régime de Ceaușescu, comprend immédiatement ce que les autres feignent d’ignorer: quand un bien commun disparaît, les beaux discours s’effondrent. Son bistrot-épicerie, La Lanterne, devient le dernier lieu où l’on parle vrai, pendant que paysans, retraités, thérapeutes alternatifs et notables locaux continuent de vivre côte à côte sans jamais faire société — «un immeuble à l’horizontale», écrit Koenig, c’est-à-dire une promiscuité sans solidarité.

Face à eux, Martin concentre la haine commode. Technocrate, haut fonctionnaire, héritier du pouvoir local, il incarne ce que le village déteste… jusqu’au moment où il a besoin de lui. Koenig montre ici une vérité dérangeante: le rejet de l’État est un luxe de territoires qui ont encore de l’eau. Quand la crise arrive, l’idéologie de l’autonomie se transforme en panique.

Aqua ne raconte pas un conflit écologique: il expose une faillite politique. L’eau n’est ni morale, ni identitaire, ni technique. Elle est un rapport de force. En la traitant comme une évidence naturelle, nos sociétés l’ont rendue invisible — et donc pillable. Agriculture industrielle, urbanisme vorace, confort domestique illimité: tout repose sur une ressource que l’on continue de croire éternelle. Comme Émile Zola en son temps, Koenig écrit pour dénoncer une cécité collective. Mais là où Zola révélait l’exploitation des corps, Aqua dévoile l’épuisement d’un monde qui a banalisé l’eau jusqu’à l’absurde. Pour Giulio Boccaletti (H20, FYP Éditions, 2010), «les effets du changement climatique ne surgiront pas seulement du lit des rivières, ils se traduiront dans nos institutions. Plus que jamais auparavant, notre société dépend de ses attentes pour la maîtrise et la gestion des ressources.»

Après Sainte-Soline, après les sécheresses chroniques, après les inondations à répétition, continuer à traiter l’eau comme un simple problème de gestion relève d’une faillite politique caractérisée. Il ne s’agit plus d’anticiper, mais de reconnaître une responsabilité: celle d’avoir laissé une ressource vitale devenir un angle mort démocratique. Aqua ne propose pas une solution. Il pose une question brutale: combien de crises faudra-t-il encore pour que l’eau cesse d’être invisible?


À lire/voir

Erik Orsenna, L’avenir de l’eau, Fayard, 2008.

Giulio Boccaletti, H20, la fascinante histoire de l’eau et des civilisations de l’Antiquité à nos jours, FYP Éditions, 2021.


Sur le blog

«Au secours, Gustave Courbet ! La Loue se meurt» (Gilles Fumey)

«La guerre de l’eau aura-t-elle lieu?» (Renaud Duterme)

«La prise de la bassine» (Gilles Fumey)

«Science des nuages et pluie de dollars» (Manouk Borzakian)


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