Au coin de la rue, l’inconnu – « Ma rue de l’Ale », J.-S. Bron

Ma Rue de l'Ale

Jean-Stéphane Bron a filmé les ravages de la crise financière à Cleveland en 2010, puis les coulisses de l’Opéra de Paris en 2017. Il s’aventure en bas de chez lui dans Ma rue de l’Ale. Au gré des rencontres avec un boucher, un concierge ou une vendeuse de sex-shop, le documentariste explore ce qui fait la ville, lieu de l’hétérogénéité et de l’imprévu. (Manouk Borzakian)

L’important, c’est « qu’on sente l’odeur des poulets dans la rue ». Marco, au téléphone avec la gérance de l’immeuble, s’inquiète : alors qu’il reprend la boucherie familiale, de longs travaux de rénovation vont commencer. Verra-t-on toujours, depuis la rue, le grill à poulets ? Car les poulets rôtis, c’est la pierre angulaire de l’affaire tenue depuis plusieurs décennies par le père, Giovanni, arrivé des Pouilles à seize ans, des trous dans les chaussures. Odeur, visibilité, derrière l’anecdote, derrière les fluctuations du chiffre d’affaires d’une petite PME, se dressent une infinité de questions sur la ville et ce qui la définit.

« Qu’est-ce qu’une rue ? », se demande Jean-Stéphane Bron, qui a filmé durant un an « sa » rue de l’Ale, dans l’hypercentre de Lausanne. Réponse du documentariste : « des gens ». Et il nous offre une galerie de portraits : José le concierge, qui dit bonjour aux passants – et surtout aux passantes – et s’improvise agent de la circulation pour les véhicules de livraison, Max le bijoutier et sa collègue Aude, ou encore Maricica, mendiante rom installée sur un banc circulaire au bout de la rue, en toute saison, malgré son asthme et ses problèmes de circulation.

« 164 mètres de long – le monde entier »

Des gens dont les destinées racontent la rue et ses innombrables connexions au sein d’un réseau mondial. Lausanne n’est certes pas New York, ni Londres ou Tokyo, mais la capitale vaudoise s’inscrit dans une multitude de connexions à diverses échelles. Max le rappelle avec fierté, ce qu’il crée dans sa bijouterie « voyage dans le monde entier ». Et on le voit, avec sa collègue Aude, mettre la dernière main à une bague sertie de diamants prête à partir pour la Russie au doigt de la cliente. Moins drôle, la jeune Fatima accuse le coup quand, ne trouvant plus les chaussures qu’elle a achetées pour fêter ses vingt ans, elle découvre que sa mère les a emportées au Sénégal, son pays d’origine. À une échelle plus modeste, le stand de fruits et légumes de Gilles, repreneur d’une ferme biologique des environs, relie le centre-ville à la campagne voisine – tout en évitant les circuits de la grande distribution.

Ma Rue de l'Ale
Fatima, accro aux boutiques de la rue de l’Ale (Ma rue de l’Ale, 2022, réal. J.-S. Bron) – © RTS

La ville, c’est donc le centre d’un réseau dense et étendu – dont les marchés furent, historiquement, la raison d’être. Mais la rue, nous montre Jean-Stéphane Bron, c’est aussi une configuration spatiale particulière, au fondement de l’urbanité. L’odeur et la visibilité des poulets en train de rôtir, la terrasse d’une pizzeria sur laquelle s’apostrophent les habitués, les interpellations entre voisins d’une fenêtre à l’autre, et même la pigeonne Bianca, qui a construit son nid au milieu d’une haie de pics anti-pigeons, sont autant d’exemples d’interactions rendues possibles par l’existence d’un espace public.

Dans cette rue commerçante longue de 164 mètres, pas encore tout à fait gentrifiée et – ce n’est pas un détail – fermée aux véhicules privés, on déambule, comme ce monsieur qui parle aux pigeons, on se bouscule, on se confronte à l’imprévu via mille et une interactions. Pour le dire à la manière d’Henri Lefebvre, l’urbain, et la rue en particulier, c’est « le lieu où les gens se marchent sur les pieds ».

Résumé de Fatima, « il y a de tout » dans cette rue « pleine de vie ». De tout, peut-être pas, mais une complexité sociale et un cosmopolitisme propres à la ville, rendant possible la confrontation d’innombrables différences. En cela, la rue figure l’exact opposé des configurations issues de l’urbanisme « moderne », avec ses grands ensembles, ses autoroutes urbaines, sa logique de zonage – ici les commerces, là les bureaux, là les habitations – et, surtout, son indifférence à l’idée même d’espace public.

Chute d’Icare

Jean-Stéphane Bron a-t-il lu le fameux texte de Michel de Certeau, dans le premier volume de L’Invention du quotidien ? Au sommet du World Trade Center, le philosophe évoque la vue d’ensemble offerte à qui prend de la hauteur tel Icare, ce « regard de dieu » fantasmé, déjà, par les peintres de la Renaissance. Il questionne l’illusion de connaissance générée par ces vues de haut, ces « totalisations imaginaires de l’œil » qui donnent à voir l’ensemble mais occultent les individus et le concret de leurs interactions avec ce qui les entoure. De Certeau préfère des observations à hauteur humaine, capables de saisir les pratiques du quotidien dans leur richesse et leur complexité.

Le documentariste prêt à descendre de son balcon pour se mêler à l’urbain
(Ma rue de l’Ale, 2022, réal. J.-S. Bron) – © RTS

Hors quelques plans d’ensemble filmés au drone, comme s’il n’avait pas pu résister tout à fait à cette pulsion surplombante, le documentariste fait le choix de rester au niveau du sol. En filmant les expériences quotidiennes de sa rue, il révèle tout ce que les approches statistiques ne peuvent saisir et qui, pourtant, fait la ville et l’urbanité.


Ma rue de l’Ale, réal. Jean-Stéphane Bron, Bande à part films, 2022.

Les quatre épisodes de 45 minutes sont disponibles en replay sur le site de la RTS : https://www.rts.ch/play/tv/emission/ma-rue-de-lale?id=13064331


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