Fragiles métropoles

Fragiles Métropoles

Quels sont les effets des crises sanitaires et environnementales pour les grandes villes ? Cinquante chercheurs pensent les métropoles à l’épreuve des crises du changement climatique. (Gilles Fumey)

Les métropoles s’étaient pensées il y a quelques années comme des alternatives aux États impotents. Elles étaient censées avoir les moyens de répondre aux crises par des ressources propres souvent importantes. Le Covid semble les avoir mises à terre. Une part croissante des populations qui y vivent rêvent de les quitter. Pour concentrer 40% de la population mondiale, leur poids n’est pas mince.

Pourquoi sont-elles devenues vulnérables ? Pour les Nations unies, les grands systèmes urbains comme ceux de Tokyo (37 millions d’habitants), Istanbul (18 millions), San Francisco (un peu moins) ont des géographies qui sont inquiétantes : les deux premières et Los Angeles sont trois métropoles situées sur des zones très sismiques. Certes, le temps géologique n’est pas celui des humains, mais parfois il les rejoint… Les Portugais de Lisbonne, les Napolitains s’en souviennent encore. D’autant que Naples ou Mexico ne sont pas à l’abri du réveil de leurs chaudrons volcaniques au pied desquels elles se sont bâties. Et qu’on songe aux crues qui menacent Paris. Sans oublier les accidents technologiques comme la rupture de la centrale de Fukushima mais aussi les explosions de moindre ampleur à Toulouse (31 morts) ou Rouen…

L’Institut Paris Région – l’agence d’urbanisme d’Île-de-France chargée de conseiller les collectivités – tente des réponses avec des entrées très différentes venant des historiens, démographes, architectes, géographes et urbanistes, spécialistes de la gestion de crise. Mais sur les crises climatiques violentes comme les feux, inondations, etc., la Californie qui mène le monde par le bout du nez numérique subit violemment ces crises sans pouvoir les résoudre.

Pour le médiéviste Patrick Boucheron, les villes ont toujours connu des pandémies, des incendies, des séismes mais aujourd’hui, cela sonne comme « un retour à des formes d’archaïsme (…), une sorte de retour du refoulé de la ville qui avait oublié sa matérialité ». Si le Big One devait se produire à Los Angeles, on sait qu’il est décrit dans tous les manuels de sismologie. Il y a vingt ans, la première alerte au H1N1 n’a pratiquement pas préparé les esprits à ce qui est arrivé en 2020. L’hubris technologique et politique a fabriqué, pour Patrick Boucheron, un sentiment d’invulnérabilité.

Le livre traite largement du Covid et de ses impacts sur le travail, les mobilités, les systèmes de santé et, plus généralement, l’économie, le tourisme, l’approvisionnement alimentaire. Chaque secteur prend de plein fouet la crise et tente de se réinventer. Les médias, comme les humains qui regardent dans l’assiette du voisin, manient jusqu’à plus soif les comparaisons : à Taïwan, pourquoi si peu de morts ? En Afrique, où sont attendus de véritables tsunamis de victimes dus à des systèmes de santé inexistants, pourquoi moins de victimes qu’aux États-Unis, pays le plus riche du monde ? La métropolisation ne semble pas en cause. Certes, mais Patrick Boucheron pense que les « discours de périls » dans les villes devraient « rendre visible la nécessité d’une gestion publique de toute une série de problèmes : l’eau, les ressources, le logement… ».

Le « sauver les vies quoi qu’il en coûte » est pour l’historien une « rupture anthropologique ». Une rupture qui a révélé malgré tout des inégalités sociospatiales, telle la surmortalité dans certaines villes en Île-de-France pour les chercheuses à l’Observatoire régional de santé (Île-de-France) Catherine Mangeney, Valérie Féron et Sabine Host.

L’urbanisme ancien, voire contemporain, n’est pas toujours compatible avec les crises qui s’annoncent avec le changement climatique. L’adaptation de demain suffira-t-elle pour les crises d’après-demain ? L’urbanisme climatique impose de penser les villes indépendantes des énergies fossiles, selon l’architecte Philippe Rahm. Quant à l’expert Sébastien Maire (France Ville Durable), il plaide pour l’abandon des logiques de concurrence entre villes pour de vraies coopérations. Le cas de Boston (États-Unis), marquée par l’ouragan Sandy, est édifiant : la ville a surélevé ses parcs, rehaussé ses canalisations, bâti des murs anti-crues. En Afrique du Nord, les villes côtières (Alexandrie, Alger, Tunis, Casablanca) affinent ensemble leurs plans d’action pour parer aux crises. Est-ce suffisant pour le long terme ?

Pour rêver un peu (comme Napoléon III et Haussmann ont rêvé du Paris qu’ils ont bâti entre 1852 et 1870), le résultat d’une demande de la mairie de Paris à l’architecte et urbaniste belge Vincent Callebaut. © Vincent Callebaut

Évidemment, ces approches n’ont de sens que si la communauté internationale agit sur les causes du changement climatique. « Imaginer les catastrophes pour y faire face », c’est l’anthropologue Frédéric Keck qui lance la formule. En espérant qu’on aille jusqu’au terme de cette imagination, par l’anticipation très loin en amont (voir à ce titre le travail de Vincent Callebaut pour Paris).


Ludovic Faytre & Tanguy Le Goff (dir.), Fragiles métropoles, le temps des épreuves, PUF, 2022.


À lire

L’envers de la métropole (Mediapart)


Sur le blog :

Guillaume Faburel : « Il faut en finir avec le genre métropolitain » (Renaud Duterme)


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Une réflexion au sujet de « Fragiles métropoles »

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