COP 26 – Frédéric Durand : « L’urgence est de plus en plus criante »

COP 26

Nous avons rencontré Frédéric Durand, auteur d’un ouvrage de référence sur le réchauffement. Le géographe résume les enjeux de la COP 26, entre urgence absolue de mesures fortes et danger des fausses bonnes solutions, comme le nucléaire. (Manouk Borzakian)

Géographies en mouvement – Les COP sont organisées annuellement depuis 1995. Jusqu’à maintenant, quelles ont été les principales mesures prises lors de ces réunions ? Et à quel point ont-elles été – ou non – suivies d’effets ?

Frédéric Durand – Les COP ou « Conferences Of the Parties » sont des réunions des pays membres de la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) signée en 1992 lors de la conférence de Rio. La CCNUCC est une convention-cadre qui stipule que les signataires (actuellement 196 pays et l’Union européenne) doivent empêcher « toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». Cela prouve à ce titre que l’ONU savait déjà il y a trente ans que le climat était gravement menacé.

C’est dans le cadre de cette CCNUCC qu’a été organisée la COP de Kyoto en 1997, qui a abouti au protocole du même nom. Cependant, le protocole de Kyoto était totalement dérisoire, dans la mesure où il demandait aux pays du Nord de réaliser seulement 3 % de l’effort nécessaire pour éviter les crises climatiques. Et même cela n’a pas été réalisé. Loin d’être utile, le protocole de Kyoto a constitué un écran de fumée, qui a fait perdre presque vingt ans aux négociations internationales. Je l’avais d’ailleurs annoncé dans un article du Monde Diplomatique en 2002 : « Au royaume des aveugles, l’effet de serre est roi ».

D’autres COP ont été bloquées par les lobbys des énergies fossiles ou les grands pays producteurs, comme la conférence de Copenhague en 2009 (COP15). Il a fallu attendre la COP21 à Paris en 2015 pour que soit enfin établi un accord à la hauteur des enjeux, qui demande notamment à tous les pays de « contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5°C par rapport aux niveaux préindustriels ».

Cet accord n’a toutefois pour l’instant eu aucun effet, car en dépit de l’urgence déclarée, les signataires s’étaient donnés cinq ans avant d’agir, qui ont été portés à six ans à cause de la pandémie de Covid, c’est-à-dire à la COP26 de Glasgow.

GEM – Comment résumer les enjeux de la COP 26 de Glasgow ? Que prévoient les scientifiques à court et moyen terme en matière de réchauffement ? Peut-on dire qu’il s’agissait de la « COP de la dernière chance » ?

FD – Les enjeux de la COP 26 sont de deux natures.

Il s’agit premièrement de réduire au plus vite les émissions de gaz à effet de serre, afin de ne pas dépasser les seuils fixés par l’accord de Paris. En outre, un rapport spécial du GIEC a montré en 2018 que les effets négatifs du réchauffement seront bien plus graves à +2°C qu’à +1,5°C, sachant que la température de la planète a déjà augmenté de +1,1°C depuis le début de la Révolution industrielle.

Réchauffement
50 ans de réchauffement accéléré – © Scott Duncan

À ce sujet, il faut bien préciser qu’il s’agit de températures « planétaires moyennes » et pas de températures « locales ». Lors de la dernière ère glaciaire, la température moyenne terrestre était de seulement 4 à 6°C inférieure à celle de la période interglaciaire chaude actuelle depuis 12 000 ans. Il s’agit donc de bouleversements potentiels extrêmement importants, puisqu’il y a 12 000 ans la France était couverte de toundra. Idéalement, il faudrait parvenir à zéro carbone fossile à l’horizon 2050 afin de limiter les conséquences les plus graves.

Deuxièmement, il faut savoir que les gaz à effet de serre ont une durée de vie non négligeable. Par exemple, il faut en moyenne un siècle pour que la concentration en CO2 de l’atmosphère diminue de moitié. Dans ce contexte, les perturbations climatiques envisagées par la communauté scientifique pour les trente prochaines années sont quasiment inévitables. Cela signifie par exemple que des canicules comme celle de 2003 en France devraient devenir la norme un été sur deux en 2050. Il y aura aussi beaucoup plus d’événements extrêmes de forte intensité (cyclones, inondations, sécheresses…) et cela au Nord comme au Sud. Cela signifie aussi que tous les pays vont devoir mettre en place des plans d’adaptation à grande échelle, mais aucun gouvernement n’a osé en proposer jusqu’à maintenant, car les dirigeants savent que lorsque ces plans commenceront à être diffusés, les populations prendront vraiment conscience de la gravité de la situation et du laxisme des gouvernements depuis des décennies.

À ce sujet, il faut signaler le très critiquable essai de tour de passe-passe des pays de l’OCDE quant au Fonds vert, que je présente dans mon article du Monde Diplomatique de novembre 2021. En 2015, les pays de l’OCDE se sont engagés à verser 100 milliards de dollars par an aux pays du Sud à partir de 2020, afin de les aider à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et de s’adapter aux conséquences inévitables. Il s’agissait bien alors de 100 « nouveaux » milliards en plus des sommes versées chaque année au titre de ce qui est appelé l’APD (« Aide publique au développement ») et qui s’élève à environ 150 milliards. Or depuis l’accord de Paris, l’OCDE tente de faire croire que ses pays membres donneraient « déjà » une majeure partie de l’argent du Fonds vert, sous prétexte que la moitié de l’APD concerne des aspects liés au climat. Cette tentative de ne pas remplir ses engagements, relayée notamment par le Premier ministre Boris Johnson dont le pays accueille la COP26, témoigne du manque de bonne volonté si ce n’est de l’absence de sincérité de beaucoup de pays du Nord.

Dans ce contexte, il ne faut pas dire qu’il serait « trop tard », car c’est un argument avancé par ceux qui veulent éviter toute vraie remise en question du système monde contemporain. En revanche, il est effectivement « très tard » pour agir et l’urgence est de plus en plus criante.

GEM – Un discours de plus en plus répandu désigne comme principaux responsables du réchauffement les pays du Sud, en particulier les pays émergents comme la Chine. Derrière les chiffres – la Chine est de loin le principal émetteur de GES depuis 2000 – se cachent pourtant d’autres éléments importants, pourriez-vous nous les présenter ?

FD – La stratégie des pays du Nord est effectivement de stigmatiser les pays du Sud et notamment la Chine. Il s’agit toutefois d’une simplification abusive et trompeuse. Certes la Chine est devenue depuis quelques années le premier émetteur de CO2 en tant qu’État-Nation, mais il ne faut pas oublier trois grands paramètres : les émissions historiques, les émissions par habitant et les émissions délocalisées.

Émissions de CO2 par habitant
Émissions de CO2 par habitant : la Chine loin derrière le golfe Persique et les États-Unis

Si l’on prend les émissions historiques depuis le milieu du XIXe siècle, la Chine a émis cinq fois moins de CO2 que les États-Unis. En termes d’émissions par habitant, un Chinois émet deux fois moins de gaz à effet de serre qu’un Nord-Américain et autant qu’un Européen. Donc nous ne sommes pas plus vertueux que les Chinois. À cela s’ajoutent les émissions importées. La plupart des pays de l’OCDE ont délocalisé leurs industries les plus polluantes vers les pays dits « émergents », mais ils importent ensuite les produits pour la consommation de leurs habitants. Si l’on prend le cas de la France, depuis le début des années 1990, les émissions liées à la production ont diminué d’environ 30 %, mais si on prend en compte les importations, c’est-à-dire la consommation, l’empreinte carbone de la France a augmenté de 7 %.

GEM – D’après vous, il faut non seulement s’inquiéter de l’inutilité de la COP 26, mais aussi des possibles effets pervers de certaines mesures. De quoi s’agit-il ?

FD – Un des risques est que face à leur incapacité à agir, les pays n’acceptent d’envisager la mise en place de projets dangereux. C’est notamment le cas de la géo-ingénierie, mais aussi des projets de nombreux lobbys de produits controversés qui s’efforce de faire croire que sans eux, il ne serait pas possible de résoudre la crise climatique : OGM, pesticides, nucléaires…

Source – © 2020 IAEA-NEA [E5] (https://planet-terre.ens-lyon.fr/)

Le nucléaire par exemple ne permettra pas de solutionner la crise climatique pour plusieurs raisons. D’abord, il n’y a pas assez d’uranium. Au niveau actuel de production qui est de 2,5 % de l’énergie mondiale, les réserves d’uranium sont selon l’AIEA de 70 à 100 ans. Si l’on devait par exemple remplacer le charbon par le nucléaire (soit passer de 2,5 à 25 % de l’énergie mondiale), il n’y aurait plus que 7 à 10 ans de réserves d’uranium, après quoi il faudrait fermer toutes les centrales faute de combustible.

À côté, cela laissera des déchets hautement toxiques pour des centaines de milliers d’années, des déchets qu’aucun pays ne sait vraiment comment gérer. Par exemple en France la centrale de retraitement de La Hague est proche de la saturation pour le plutonium, tandis que le site d’enfouissement de Cigéo à Bure, qui est déjà très controversé, est à peine suffisant pour accueillir les déchets des centrales nucléaires françaises actuelles. Si la France devait construire de nouvelles centrales nucléaires, ce que le Président Emmanuel Macron a annoncé en novembre 2021, on ne saurait pas quoi faire des nouveaux déchets que cela engendrerait.

À cela s’ajoute aussi le problème d’intermittences de plus en plus probables des centrales nucléaires, notamment liées aux sécheresses ou aux canicules qui limiteront leur refroidissement, sans parler des risques accrus d’accidents en cas d’événements extrêmes comme des inondations.

Le nucléaire n’est donc pas une énergie d’avenir et il est irresponsable de vouloir construire de nouveaux réacteurs, même de petite taille, a fortiori dans un contexte où les vraies énergies renouvelables sont plus compétitives et présentent moins de nuisances à l’échelle de l’humanité. La seule question qui peut se poser, c’est : à quelle vitesse doit-on fermer les centrales existantes ? Doit-on le faire au plus vite, comme en Allemagne, ou bien maintenir les centrales en activité tant qu’elles peuvent fonctionner sans risque majeur pour la sécurité ?

Face à la puissance du lobby nucléaire, il est malheureusement à craindre qu’il faille attendre un ou deux accidents de la gravité de Tchernobyl ou Fukushima avant que la communauté internationale n’admette que le nucléaire est une folie, et en espérant que cela ne sera pas encore plus grave qu’à Tchernobyl et Fukushima. Si cet accident survient en France, qui est un des pays les plus proactifs dans la promotion du nucléaire, un seul accident devrait suffire à convaincre la population mondiale. Si c’est ailleurs, il en faudra peut-être deux ?


La suite de l’entretien, sur le bilan de la COP 26, est ici.


À lire :

Frédéric Durand, Le Réchauffement climatique : enjeu crucial du XXIe siècle, Ellipses, 2020.

Frédéric Durand, « Climat, une conférence à la recherche du temps perdu », Le Monde diplomatique, novembre 2021.


Sur le blog :

« Gare au fiasco à Glasgow » (Gilles Fumey)

« Le Gulf Stream nous joue des tours » (Gilles Fumey)

« Mark Alizart : « Notre espèce a besoin d’espoir » (Manouk Borzakian)


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