Ce que les ZAD font à l’espace – II. Habiter le monde autrement

Épisode 2/2 – Au pied du Jura vaudois, une ZAD est née en octobre 2020 pour bloquer l’extension d’une carrière de calcaire. En occupant un lieu, les zadistes rappellent combien la politique est spatiale et l’espace est politique. Et incitent à repenser notre relation au monde.

Contre le consensus spatial

Si l’occupation du plateau de la Birette, comme celles du triangle de Gonesse, de Notre-Dame-des-Landes ou de Roybon, constitue un acte à la fois géographique et politique fort, c’est aussi parce qu’elle nous invite à un interroger notre rapport collectif à l’espace et donc au monde. Elle s’oppose, par son mode d’action et ses revendications, à ce qu’Henri Lefebvre nomme le « consensus spatial ». Pour le philosophe du « droit à la ville », toute société produit un espace spécifique, c’est-à-dire un certain agencement de son environnement naturel et construit. Cet espace est partie prenante de son fonctionnement économique et politique ou, si l’on préfère, façonné à l’image de rapports sociaux particuliers. Reflet des valeurs et des structures d’une société, l’espace n’est donc pas une donnée naturelle. Il n’est pas non plus un réceptacle passif : il influence en retour le groupe qui l’a produit car il permet, encourage ou interdit certaines pratiques. Au point que l’espace qui nous entoure et les manières dont nous interagissons avec lui finissent par nous apparaître comme seuls possibles, comme naturels.

Parmi les premiers à réclamer l’expulsion des zadistes, le maire PLR (droite libérale) de La Sarraz offre un bel exemple de ceux qui s’opposent à toute contestation de ce « consensus ». Ne voyant pas au-delà des emplois et des rentrées financières pour sa commune, il oppose à l’occupation de la Birette l’argument massue (?) du passé : « Nous avons un sous-sol très riche en matières premières pour la construction, ce qui était déjà le cas à l’époque romaine. » (24 Heures du 1/2/21) C’est simple : les ressources naturelles sont faites pour être extraites et transformées en valeur, c’est comme ça depuis toujours – les Romains, déjà ! – et peu importe ce qu’on fait avec, peu importent les conséquences sur le paysage, sur quelques orchidées et sur le climat qui – paraît-il – se dérègle.

S’il y a une spatialité propre au capitalisme, ce maire la résume avec une certaine justesse : du point de vue de la gestion marchande du monde, l’espace n’existe qu’en tant que pourvoyeur de ressources valorisables. Le développement du capitalisme a correspondu à un processus d’abstraction de l’existant pour le soumettre aux exigences de l’accumulation et, toujours selon l’analyse de Lefebvre, l’espace ne fait pas exception et tend à être réduit à une entité abstraite, homogène. Bref, il s’agit de faire de l’espace une marchandise comme les autres, ce qui revient à nier ses qualités concrètes, ses spécificités locales, au profit d’une vision purement quantitative – par exemple, ignorer la richesse de la faune et de la flore d’une colline, pour ne voir que ce qu’elle pourra rapporter une fois son calcaire transformé en ciment.

Le géographe Augustin Berque arrive, par le biais de la phénoménologie et d’une réflexion sur les paysages, à des conclusions semblables sur les relations entre capitalisme et espace. Avec la modernité, l’être humain s’est mis en dehors de la Terre, dont il a fait un objet de connaissance et de domination. Cette révolution intellectuelle et culturelle a permis et accompagné une vision de l’environnement humain réduit à une étendue mathématique sans aspérités. Tout se mesure, tout s’évalue, il semble donc raisonnable à des responsables politiques de mettre dans une même balance – dans un tableau Excel ? – la santé de l’industrie ou la variation du PIB et la beauté des paysages. Même si les preuves s’accumulent des conséquences de l’exploitation irréfléchie du milieu : d’avoir mis la Terre à distance, l’humanité est en train de détruire son assise terrestre.

Zad de la Colline

© Alexandre Salama

Esthétique du désordre

Contre cette normalité menant à la catastrophe écologique et sociale, peut-être n’y a-t-il pas d’autre moyen que de s’extraire physiquement, par la création de lieux en dehors. C’est le sens de la remarque d’un zadiste du Mormont évoquant le sentiment d’être « au bord du monde » (24 Heures du 1/2/21). Les ZAD, en faisant émerger des lieux hors de notre « monde », interrogent les manières dont nous pratiquons l’espace individuellement et collectivement, dont nous habitons la Terre sans y prêter attention. Elles invitent, selon la belle expression du géographe Frédéric Barbe, à un « habiter en conscience d’habiter », c’est-à-dire à une pratique de l’espace volontaire et réfléchie, qui seule peut nous arracher à notre « condition de logé, d’aménagé, de décidé, de touristifié, etc. », bref à notre passivité.

Une fois extrait du monde, il devient possible d’en penser un autre et d’y expérimenter des interactions nouvelles avec le milieu, d’autres spatialités, d’autres temporalités. On retrouve en particulier, au Mormont, le « dispositif spatial du désordre » analysé à Roybon par Axelle Egon et Lionel Laslaz. Avec leurs palettes de bois et leurs pneus servant de barricades, mais aussi leurs toilettes sèches et leurs cabanes dans les arbres, les ZAD revendiquent une esthétique du désordre qui n’est pas sans rappeler « l’esthétique de la bricole » identifiée par le sociologue Bernard Floris et le géographe Luc Gwiazdzinski sur les ronds-points des Gilets jaunes. Loin d’être anecdotiques, ces choix d’aménagement relèvent de la sobriété et du rejet des excès de la société marchande. Ils mettent aussi en scène une opposition à la vision ordonnée de l’espace qui accompagne les penchants autoritaires aussi bien que le productivisme. Un symbole d’autant plus signifiant quand on s’oppose à un géant du ciment, en première ligne de l’artificialisation et de la mise en ordre du monde.

ZAD de la Colline

© Alexandre Salama

Ni ici ni ailleurs

Cette manière de s’opposer non seulement à des projets spécifiques, mais aussi et surtout à un monde et à sa logique marchande, donne tort à celles et ceux qui aimeraient voir dans les ZAD des actions enfermées dans une perspective localiste. Il faut en finir avec l’argument du NIMBY (Not in my backyard), mobilisé par les aménageurs, les politiques et, parfois, des chercheurs se parant de leur supposé sens de la mesure. Pour décrédibiliser les mouvements d’occupation tout en prétendant prendre de la hauteur, les uns et les autres accusent les zadistes de ne pas voir au-delà des enjeux locaux, de ne pas saisir les problèmes dans leur ensemble et de ne pas considérer l’intérêt général, notion pourtant bien abstraite – les mêmes ont présenté les Gilets jaunes comme, au mieux, des égoïstes à courte vue.

Au-delà du slogan « ZAD partout » qui fleurit sur les banderoles, tout ce qui précède témoigne au contraire des enjeux globaux des occupations. Frédéric Barbe voit dans les ZAD des « hauts lieux » apparus « contre toute attente » mais pas moins extraordinaires : reliées à d’autres lieux et d’autres échelles, elles offrent un point de ralliement matériel et symbolique et servent de ressource politique à d’autres luttes actuelles et à venir. Un point commun avec une lointaine cousine dont on s’apprête à célébrer le cent-cinquantième anniversaire : la Commune de Paris.

L’épisode 1 est ici : « Ce que les ZAD font à l’espace – I. Zones à défendre ou à reprendre? »


Sur le blog :

« Sylvaine Bulle : « Les ZAD sont l’apprentissage des communs » » (Gilles Fumey)

« Les dragons de Seattle » (Manouk Borzakian)

« Le vieux monde contre les ZAD » (Manouk Borzakian)


Ailleurs :

« Résister face à Center Parcs. Les espaces de la ZAD de Roybon » (Axelle Egon & Lionel Laslaz, Géoconfluences)

Un reportage du vidéaste Alexandre Salama sur la ZAD de la Colline :


Pour nous suivre sur Facebook : https://www.facebook.com/geographiesenmouvement

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s