« C’est Marie-Jeanne qui nous appelle »

Clocher de Paimpol

Les Bretons rappelés à l’ordre pendant les couvre-feux. Ici, Paimpol. © http://tetedelart.canalblog.com/

En Bretagne, les cloches sonnaient jadis le couvre-feu : « c’est Marie-Jeanne qui nous appelle », regrettaient les Brestois devant quitter leur bistrot. Aujourd’hui, assimilées au temps d’une Église qui peine à mobiliser ses ouailles, elles sont choyées ou détestées. Depuis fin janvier, le patrimoine campanaire est protégé par une loi. La contestation est impossible.

Ils s’énervent d’être venus chercher le calme à la campagne. Et d’être réveillés par les cloches qui sonnent obsessionnellement les heures, les coqs qui chantent, les odeurs de ferme qui les insupportent quand ce ne sont pas les troupeaux qui encombrent les routes. Cette France sensible comme l’aime l’historien Alain Corbin porte les conflits dans l’espace campanaire que l’Église a construit au Moyen Age.

Compétition campanaire

Le paysage sonore a envahi les villes médiévales prises dans un labyrinthe de rues surpeuplées, crasseuses, privées de soleil. Qu’importe ! La cité terrestre était perçue comme une cité céleste, tendue vers la pointe de ses flèches et vers le ciel. La cathédrale et son architecture délirante est alors pensée par les évêques et les théologiens comme une anticipation de la Jérusalem céleste. Elle veille et surveille l’espace. De fait, les cloches annoncent un temps rythmé par les heures, sonnent pour rassembler et protéger lorsque les remparts cèdent. Dans les villes du Nord, les pouvoirs municipaux leur ont déclaré la guerre avec les beffrois et leurs carillons. Les campagnes ont érigé aussi des clochers pour fabriquer un temps collectif, qui met en phase les rythmes du soleil avec ceux des collectifs villageois.

Clocher de Déservillers

Il est six heures du matin. Déservillers (Doubs) s’éveille alors que la vallée de la Loue peinte par Courbet reste dans le brouillard.

Leur allure verticale a pris toutes les formes. Des flèches surgies des plaines aux bulbes venus de l’est de l’Europe, les clochers pointent un message dans la silhouette des paysages de l’Europe. Ils sont dans une sourde compétition, jamais revendiquée mais contenue dans ce qu’on a appelé au sens propre, les querelles de clochers. Des tableaux de Millet aux affiches électorales, ils ornent une mémoire des villages qui ne veulent pas mourir, contrairement à ce que Jean-Pierre Le Goff semblait analyser dans La fin des villages.

Les annonceuses

Portés par les vents, les décibels peuvent parfois s’entendre très loin, comme le bourdon de Notre-Dame de Paris jusqu’à 40 km. Dans le nord de la France, les abat-sons créent des caisses de résonance intérieure qui harmonisent les sons de chaque cloche, en restituant leur ampleur par une manière de mélodie. Alors que dans le sud du pays (à quelques exceptions bretonnes, alsaciennes, voire picardes près) les clochers-murs envoient à toute volée des sons puissants, dont les messages se sont multipliés dans l’histoire. Elles accompagnaient les fêtes (le plenum, quand elles sont nombreuses), elles annonçaient la mort (on les appelle alors « finizou » en Charente ou « chantepleure » en Angoumois), elles avertissaient de la peste avec des tonalités différenciées.

Clocher provençal

La grâce d’un clocher provençal

Le campanologue Régis Singer a recensé 878 cloches à Paris, la plus forte concentration campanaire de France. En notant une différence fondamentale de taille des cloches entre le nord et l’ouest de la France où l’humidité de l’air nécessite de grosses cloches. Contrairement au sud, plutôt sec, où les clochers ajourés portent de petits gabarits.

Protégées par la loi

Pensées comme faisant partie de la « qualité de la vie » à la campagne pour Janny Demichelis, maire de la commune d’Orphin (Yvelines), les cloches sont « attaquées » par des Parisiens venus confiner au printemps 2020. Les agents immobiliers se voient réclamer des propositions avec « calme absolu ». Le conflit sur l’ile d’Oléron « polluée » par le chant du coq Maurice est resté dans les annales de la presse internationale.

Dans les villes où elles sont mieux tolérées du fait du bruit ambiant, les cloches jouent comme une « recharge sacrale de l’espace » (A. Corbin), et offrent une puissance émotionnelle qui apaise au milieu des pétarades des rues. Les sirènes, les voitures et les motos n’abolissent pas l’éclat de leur timbre. Quasimodo peut dormir tranquille dans sa tour à Notre-Dame.


Pour en savoir plus

Une carte interactive des clochers en France

– Le beau livre d’Alain Corbin : Les Cloches de la terre

– Faire une histoire du paysage sonore


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